C' était un dimanche. L'été avait frappé sourdement le mois d'avril,
inattendu et violent. La jeunesse, trop vite tirée des torpeurs
anesthésiantes de l'hiver, avait décidé de passer l'après-midi au parc.
Ils s'étaient levés, réveillés par la chaleur du soleil sur leur peau,
trop habillés pour cette torpeur imprévue. Leurs corps quittèrent le
sommeil bien avant leur esprit, tirés vers la rue par les suffocations
de leurs peaux étouffées.
Ils marchaient depuis presque
une heure dans les rues sans air. Le claquement de leurs sandales sur le
bitume chaud résonnait fiévreusement dans leurs crânes engourdis.
" Passons par le cimetière, dit l'un d'eux. C'est plus court, et c'est ombragé."
Ils acquiescèrent, et entre les blocs sans vie des immeubles de banlieue se dessina bientôt le portail massif du cimetière.
Le
cimetière était un ilot d'intemporalité dans une banlieue à la dérive.
Encerclé de lignes de tram et de larges avenues, surplombé par le gris
sarcophage d'un centre commercial, il étalait sa verdure là où personne
ne l'attendait.
Ils entrèrent, d'un pas leste, allégés par
la fraîcheur de l'ombre. La végétation nourrissait leur allégresse, et
chacun se sentit pris d'un entrain nouveau. L'enthousiasme fleurit enfin
à travers le sommeil, et les discussions s'épanouirent. On
s'empressait, impatient d'arriver au parc, de s'étendre dans l'herbe
fraîche et de retrouver le sommeil. On foulait la terre humide du
cimetière, oubliant ses hôtes et ses trésors. Plein de vie, ivre de sève
printanière, on se moquait du passé et de ses maigres restes.
Des
milliers d'yeux pourtant observaient ce cortège. De part et d'autre de
l'allée se dressaient péniblement des tombes anciennes, la plupart
d'entre elles dataient du début du siècle dernier. Toutes bancales,
elles s'inclinaient au gré du hasard, formant une forêt aux aléas
heureux. La mort ici s'était mariée à la nature en une union parfaite.
Rien depuis plus d'un siècle n'était venu troubler cette intimité. Les
tombes semblaient avoir poussé parmi les chênes, comme ces buissons
sauvages qui peuplent les sous-bois.
Chacune portait encore la
richesse et la subtilité d'une époque prospère. Chacune portait deux
histoires, celle d'une vie et celle d'une mort, et chacune, unique,
racontait à sa manière l'immuable crépuscule. Du dessin des lettres,
savamment choisi, à la teinte d'une pierre, pourtant si changeante, tout
les différenciait. De chaque sépulture montait encore une statue,
semblant sortie de terre, dernier élan de vie s'élevant parmi les
ombres.
Aucun des jeunes gens ne regarda les tombes, submergés qu'ils étaient par des marées d'hormones. Aucun sauf une.
Elle
s'était réveillée tôt ce matin. en fait elle n'avait pas dormi, ou très
peu. Bercée par le tourment des heures, elle avait préféré cette nuit
la compagnie des songes, et celle du silence. L'aube avait fait fuir ses
camarades nocturnes, et le matin l'avait faite veuve. Elle avait donc
marché, endeuillée, dans le printemps stérile. Les floraisons opulentes
l'insultaient, et elle courbait la tête sous la beauté du jour, honteuse
de ne pas savoir l'aimer.
La légèreté de sa robe blanche portait
son corps si lourd, lourd de conscience; lourd de sens, coulant
lentement dans les profondeurs de la réalité. Elle flottait donc ce
matin, accrochée à sa chevelure blonde et à ses cils bleus. Elle s'était
parfumée, une odeur d'agrumes insouciants... Sa beauté s'élevait dans
le matin, les pierres lourdes qui plombaient son âme la tiraient vers
des abysses où le printemps n'est pas.
Elle traversait le
cimetière dix pas derrière les autres. Rapidement ce furent cinquante,
puis cent pas qui les séparèrent. Ils l'appelèrent, amusés, excédés, par
ses errances de jeune fille.
" - Tu comptes passer ta vie ici? Tu sais où on va, rejoins nous! s'écrièrent quelques voix lointaines.
- Oui, oui, je sais où vous allez!" répondit machinalement sa voix après court instant.
Mais elle ignorait absolument où elle allait elle même.
Son
regard papillonnait. Depuis qu'elle était entrée dans le cimetière,
elle entendait à nouveau les voix qui berçaient ses insomnies. La
solitude la quittait alors que ses amis s'éloignaient, et son chagrin
mourrait avec le son de leurs voix lointaines. Son regard batifolait, il
se posait, de lettre en lettre, caressait les statues. Il pleuvait
entre les feuilles tendres une lumière extrêmement pâle.
" Voici le printemps, nous portant des fleurs...", pensa-t-elle en souriant, se remémorant les vers de Saint-Saëns.
La
nature faisait violence à l'éternité, et la mort peinait aujourd'hui à
garder ses droits sur son royaume. Tout autour des pierres montait un
lierre sensuel. Son vert généreux recouvrait lentement les lettres
gravées.
La jeune fille s'empressait de les lire, elle disait
silencieusement les noms qui l'entouraient, une dernière fois,
pensait-elle, avant que l'été ne les efface.
Elle relevait
progressivement son regard clair et humide. Ses yeux croisaient les
regards gris et immobiles des statues. Qu'ils semblaient fatigué,
presque vides, presque clos! Elle se prit d'empathie pour ces gardiens
muets.
"Jour et nuit ils veillent, ces anges qui n'ont jamais
connu la vie. Jour et nuit ils portent, sur leur dos vouté déja, le
chagrin de leurs pères. Jour et nuit, et depuis plus d'un siècle, ils
pleurent et prient pour ceux qui gisent à leurs pieds et ne reviendront
pas. Voilà un destin clair, et moi je n'en ai pas. Moi je nais et je
meurs, chaque fois qu'on me regarde, chaque fois que l'on m'aime, mais
je ne sers à rien. Je ne pleure personne, et qui me pleurera? Je finirai
entre les tombes, silencieuse parmi les statues éternelles."
Elle
poursuivit son errance jusqu'à une clairière. Ici, le lumière pleuvait
plus abondante, et l'herbe poussait plus drue et plus verte. Au milieu
se dressait une tombe grise, ornée d'un ange. Le nom du défunt était
illisible. La tombe n'était pas spectaculaire, plutôt modeste. L'ange,
incliné sur la pierre, semblait ployer sous le poids d'un chagrin
considérable. D'une main, il semblait caresser, d'un geste apaisant, la
pierre froide du gisant. La tombe était ancienne, abîmée. L'ensemble
était incliné, comme s'il avait été maintes fois bousculé.
La
jeune fille avança et s'assit sur la pierre fraîche. Elle regarda
l'ange. Malgré l'érosion, malgré la piètre qualité de la sculpture, elle
fut saisie par l'expressivité de son visage. Tout aurait pu disparaître
de cet ange, pensa-t-elle alors, il aurait toujours subsisté cette
émotion, ce sentiment dont l'ange semblait fait.
"Quel clarté dans
ce destin, soupira-t-elle, quelle dévotion. Quelle honnêteté aussi dans
cet amour, dans ce chagrin. Et rien ni personne, à travers les âges, ne
parviendra jamais à questionner ce destin là..."
Elle souffrait
en réalité, de la jalousie qu'avait fait naître en elle la constance de
cette statue. La vie lui était si pénible, si illisible, si pauvre de
sens, si périssable. Elle songea à reprendre sa route, et tenta de se
souvenir de sa destination. Ma destination... Ma destination... N'avons
nous pas tous la même? N'y suis-je pas déjà? Un raccourci, m'avaient dit
les garçons... comme ils avaient raison! Me voilà, il est tôt, j'ai
quelques années d'avance je pense...
Elle regarda l'ange encore,
il semblait épuisé. De larges fissures parcouraient son dos, une de ses
ailes était endommagée déjà, et la seconde semblait fébrile. Elle le
prit en pitié, elle voulut soulager sa tâche infinie. Mais elle ne
pouvait rien faire. Son impuissance l'abattit totalement.
Elle fondit en sanglots aux pieds de l'ange, cachant son visage dans ses bras. Sa souffrance répandait l'ombre sur la clairière.
Le
vent se leva, une brise légère et douce. Il sifflait dans les arbres
comme mille serpents dans l'herbe haute. D'un chêne tomba une branche
morte. Elle heurta l'aile fragile de l'ange. L'aile se détacha, lourde
et froide, et vint frapper l'arrière du crâne de la jeune fille. Son
sang écarlate coula lentement dans l'herbe verte.
A
la tombée du jour, le même groupe d'amis traversa à nouveau le
cimetière dans l'autre sens. Ils étaient ivres de soleil, épuisés par
leur propre jeunesse, et le printemps les aveuglait. Un garçon regarda
l'ange dans la clairière. Il s'écria, jovial, "Hé les gars, ils mettent
même des filles sur les tombes maintenant!". Il le regarda encore, puis
il se tut.
L'ange était fait de pierre froide et lourde, mais il
semblait sculpté dans un sentiment triste. Il semblait porter une robe
blanche et légère, ses cheveux semblaient flotter au vent, et ses yeux
adoucis par de longs cils noirs. Autour de lui dans la clairière,
flottait toujours le parfum innocent des citronnier en fleur.
samedi 28 avril 2012
Entre les tombes, le printemps...
mardi 27 mars 2012
En somme, je suis vieux...
En somme, je suis vieux...
Je me lève, je te bouscule, je me réveille, je m'aperçois que tu n es plus là, je réfléchis, je me souviens que tu es mort, je soupire, je me rendors. Il est 5 heures, Paris ne s'éveille pas, je suis le seul vieux con gelé dans un lit trop grand pour lui qui rêve chaque heure du même réveil. Depuis 5 ans.
Le noir de la chambre est indescriptible; il n'est pas de ces noirs calmes et pleins. Il est vide, creux et bruyant, plein des vibrations agitées, des meubles et des souvenirs cachés dans la pièce. Je ne peux pas rester longtemps dans cette chambre. L'hiver je me lève bien avant le soleil, je vais à la cuisine, j'allume la cafetière, le café et la lumière du néon coulent doucement. Ce simulacre d'aube me rappelle les matins d'école. Cette lumière crue, mais aussi cette boule dans mon ventre. L'été c'est différent, je suis un peu plus lent. Le soleil me donne à voir la poussière qui s'est déposée sur ma vie, réchauffe quelques odeurs familières. Parfois je sens en moi renaître une forme d'enthousiasme. Mon amnésie épargne mes espoirs, et je bondis en moi même. Mais mes bonds ne sont plus ce qu'ils étaient. Loin d'atteindre mes jambes, ils peinent à agiter ma poitrine. Comme mon lit, mon corps est à présent trop grand pour moi. Je ne peux plus l'habiter. C'est à peine si il me sert encore à stocker mes souvenirs... C'est qu'il n'est guère étanche voyez-vous, et ma mémoire très volatile.
Chaque matin, ma journée commence par quelques deuils. J 'ai eu au réveil un rêve à pleure.... Mais la liste des défunts s'est allongée d'année en année. C 'est que je rêve encore beaucoup . Je rêvais du futur, je rêve du passé. Tout ce qui échappe à l'instantané doit à présent être pleuré. Mais le deuil est un art qu'il faut exercer. Il y a, je crois, un choix à faire très tôt entre le deuil et la mort.
Donc une fois fait le deuil de mon conjoint, de mon corps d'éphèbe, des lendemains meilleurs, des Noëls en famille, de quelque espèce disparue, ou de la tarte finie la veille, je me lève, aussi promptement que possible, et je me persuade par de vicieux moyens d'avoir devant moi une journée très importante. Il faut d'abord traverser le couloir, c'est vous dire, puis arriver à la cuisine.
Le couloir est froid, mon corps est froid. Chaleur est devenu synonyme de fièvre et elle m'inquiète plus qu'autre chose.
La traversée du couloir est longue car il y a une fenêtre au milieu. Alors mes yeux s'y attardent, en badauds écervelés, et il faut s'y arrêter. J'écarquille les yeux, dubitatif, sur un panorama changeant, qui n'a de constant que la perplexité qu'il me procure. Je ne sais pas si je l'oublie chaque jour, ou si tout change vraiment si vite, mais je ne reconnais jamais rien de ce qui se passe au dehors de chez moi. Cela ne m'effraie guère, j'ai bu beaucoup quand j'étais jeune, j'ai pratiqué l'ébriété autant que le deuil et je maîtrise ce genre de sentiment. Peut-on vraiment se trouver ivre de temps?
C'est assez divertissant, cet espèce de délire que me procure la réalité moderne. Sans doute le serait-ce moins si je devais vraiment sortir, m'y confronter, si j'existais encore vraiment. Alors il faudrait comprendre, analyser toutes ces absurdités. Pire encore, il faudrait se faire comprendre. Il faudrait donner un sens aux moues dubitatives que je réponds au monde. J'ai abandonné ce projet il y a longtemps. Une de mes défaites les plus précoces.
Comme le corps est grand, comme on se sent loin du monde, si profond au dedans de soi même... La vieillesse a recouvert ma vie d'une sorte de douceur. Joies et peines, tout m'arrive érodé par le temps. Je les reçois, j'y réponds d'un sourire, d'une expression, et puis quand je veux les prendre dans mon esprit, les tenir dans ma pensée, tout s'effrite, tout s’évapore, et avec les émotions meurent doucement les expressions de mon visage.
Bref, je n'ai pas encore fini de traverser le couloir. Vous comprenez pourquoi la fenêtre me ralentit. Quand je ne pense plus à rien en regardant le paysage, je me souviens que je voulais aller à la cuisine. Alors j'y vais et je m'assois, et puis je réfléchis. Comme je ne sais pas à quoi je devrais réfléchir, je suis souvent pris d'une grande panique intérieure. Comme si j'essayais d'étreindre quelque chose, mais que mes bras serraient du vide.
Alors je me barricade et je bois du thé. Je me cache derrière des objets familiers, pour oublier toutes les choses effrayantes et incompréhensibles qu'on a empilées devant ma fenêtre. Si vous saviez combien de vieux on peut cacher derrière un chandelier... Et je me saoule d'histoires que je sais par cœur. Les jours ne viennent plus à moi. Le temps ne souffle plus dans la cuisine. Alors j'ai tendance à réutiliser des jours passés, à recycler la vie. Mais les jours usés, de plus en plus, peinent à me revenir. Je rapièce les trous de mémoire dans mes histoires, mais je n'ai jamais été très bon couturier. Alors dans mes jours, il y a de grands blancs, qui sont plutôt de grands noirs quand j'y pense, parce que je n'y vois pas très clair.
Parfois la lucidité m'attaque. Je n'aime pas ça, elle chasse la douceur de l'âge. Alors les jours nouveaux arrivent. Mais c'est très décevant, parce qu’en somme rien n'a changé. On vient me voir, on me parle, on se sent très important, on pense que je ne comprends pas, que ce n'est plus de mon âge, que les temps ont changé. Mais je ris, car les joies, la connerie et les peines des hommes ont des airs d’intarissable ritournelle. Je ne sais pas si ce constat me rend joyeux ou triste. Au moins je sais de quoi l'on parle. Mais je suis triste, car j'ai connu tout ça aussi. Quand je regarde le monde transfiguré, je me console en pensant que ce que j'ai vécu a disparu, qu'il n'a plus de raison d'être au présent, et qu'ainsi il n'y a rien à regretter. Mais lorsqu'on me parle, il me semble entendre mes amis, il y a trop d'années maintenant. Et je réalise que tout est encore là, si proche, si identique, et que si je ne ne ressens plus les émois que je sentais autrefois, c'est uniquement parce que mon tour est passé. J'avais finalement quelque chose à perdre. Qu'y a-t-il de consolant dans cette observation?
Lorsque le soir arrive, je m'en étonne, car je ne sais plus trop rien du jour passé. Aussi charmants soient ils, qu'est-ce qui ressemble à un soir de mai qu'un autre soir de mai? Les vêpres sont des soupirs, et je sens ce souffle au fond de moi, lent et puissant, doux et froid. Par où la vie s'échappe-t-elle finalement? Implose-t-elle en moi alors que je rapetisse? S'enfuit-elle en chacun de mes souffles vers le noir rougeoyant du crépuscule? S'est-elle diluée chaque jour dans mes actes et mes paroles, dans mes émotions et dans mes sentiments? Ai-je teinté le monde d'un peu de ma vie, d'un peu des couleurs que je ne voyais pas vraiment? J'ai aimé beaucoup, je n'ai pas d'enfant mais j'ai eu des amis parfois, dont beaucoup sont morts ou partis... Quelle ironie subsiste-t-il de moi dans leur mémoire?
Si je passe l'aube à faire le deuil de mille choses, je passe le soir à travailler au mien, et il semble que ce soit la question insoluble qui m'encourage à ne pas céder complètement à la sénilité. Quelle tristesse profonde que le principale source de valeur de notre existence soit la parfaite certitude de sa disparition complète... Je ne me remets pas de cette pensée. Je suis impatient, jaloux, je me révolte en pensant aux joies que j'ai connues, et que d'autres connaîtront pour des siècles après moi sans que je puisse les partager. Allez au diable, vous qui attendez la mort, vous aurez des toujours pour vous la faire et dans tous les sens encore! Mais combien d'aubes, combien de cafés, combien de soirs, combien de deuils et d'autres preuves d'amour, combien d'heures encore, sonnant à nos horloges, chacune d'une jeunesse insolente, apportant avec elle toute l’impétuosité d’un temps éternellement adolescent...
dimanche 29 janvier 2012
Le parfum de l'ombre
Le parfum de l'ombre
I.
Je l'observais, du coin de l'oil, se maquiller,
Sentant monter l'orgueil qu'atisait sa beauté.
Je rodais autour d'elle, partageant son miroir,
Comme rodent les chiens autour du désespoir.
Ici un accessoire que je lui proposais,
Là un regard plus noir que je lui suggérais...
Je choisissais toujours, vicieux et paresseux,
De la couvrir des voiles qui la montraient le mieux.
Enfin la main fébrile choisissait dans l'armoire
L'argument décisif qui scellait la victoire.
Un jus épais, sucré et capiteux,
Dont j'habillais mon ombre d'un geste fiévreux.
D'un vieux flacon doré jaillaient les vapeurs,
Qui donnaient forme humaine à mon apesenteur.
II.
Ainsi auréolée de mes vapeurs charnelles,
L'ombre avançait alors, à pas lents, au dehors.
Mon oeuvre sensuelle à la beauté fragile
Traçait dans la nuit crue un sillage gracile.
Sur son passage lent semblaient fleurir les roses,
Et quelque poivre doux, et l'ambre à faible dose,
S'envolaient de son cou et flottaient dans les rues,
Où cent sourires béats accueillaient l'ombre nue.
Cependant ces regards, amicaux au dehors,
La privaient un à un d'une arme de son corps.
On lui prit son regard, on lui prit ses bijoux,
Un amant inspiré prit l'odeur de son cou.
Voilà ce qu'on sut d'elle, voilà ce qu'on voulut,
Retenir de mon ombre, et de mon être imbu.
Des roses et un peu d'ambre, quelque poivre qui sait,
Un bijou en or jaune, un sourire esquissé.
III.
Presque nue, épuisée, l'ombre arriva enfin,
Dans le salon doré où buvaient les mondains.
Toute ombre qu'elle était, elle fut remarquée,
Les mondains accourraient pour mieux la respirer.
Que les roses séduirent, que le poivre étonna!
Quelle audace subtile on tenait à son bras...
On se flattait très haut d'avoir conquis mon ombre,
On chantait ses louanges, on l'acclamait en nombre.
Elle s'étourdit bientôt, le parfum, les amants,
Tous les admirateurs, elle sent que quelqu'un ment.
Son regard vagabond se fixe tout à tour
Sur les visages fardés des mondains alentours.
Alors sous les couleurs, sous les roses et sous l'ambre,
Sous ce tissus brillant qui recouvre la nuit,
La lumière se perd et son regard se meurt,
C'est le grand bal des ombres, qui hante la demeure.
IV.
Ainsi chacun, comme moi, avait fardé son ombre,
L'avait jetée dehors, sous les regards glacés,
S'était capitonné, dans une chambre sombre,
Alors qu'au bal des morts, dansait l'infortunée.
Où se cachaient-ils tous, les maîtres de ces masques,
Et que savait-on d'eux, si ce n'est quelques frasques?
Une rose et du poivre, de l'ambre à faible dose,
Le portrait est baclé, et les sujets moroses.
Je regardais danser celle qui porte mon nom,
Ce résumé grossier, cette prémonition...
Mais partout près de moi je me savais caché,
Dans le moindre tableau par mes yeux dessiné.
Quant au parfum secret, qu'embaume ma pensée,
Cet élixir muet à mon ombre arraché,
Il se répand parfois, à l'aube partagée,
En brume passagère sur ma peau caressée.
Changeant, volatile et insaisissable,
Inconstant, infidèle et impérissable,
Reconnaissable entre mille et toujours éphémère,
C'est le parfum de l'ombre, assoiffé de lumière.
dimanche 15 janvier 2012
Tramway 58
Engourdi, désorienté, j'avais erré pour un temps inconnu, dans les rues où la nuit m'avaient rejeté. Comme le sable poussé par le vent s'entasse méthodiquement contre ce qu'il rencontre, je m'entassai contre la paroi vitrée d'un arrêt de tram, aléatoirement aligné près d' autres rescapés, tout aussi engourdis et désorientés que je l'étais. Dans les veines qui entourent mon crâne pulsait un sang épais et mélangé d'alcools variés. Les vaisseaux gonflés enserraient mes yeux et mon esprit, étranglant jusqu'à l'étouffement tout embryon de pensée. Les images parvenaient à mon cerveau, brutes, sans interprétation aucune, sans que la moindre mémoire puisse donner à leur enchaînement une suite logique.
Ainsi dansaient devant moi, fiévreuses dans la nuit de janvier, les lignes floues qui dessinaient les rues de la banlieue praguoise. Mon amnésie me permettait, à chaque douloureux mouvement de mes yeux, de redécouvrir presque intégralement la ville, et entretenait en moi l'excitation d'un exotisme permanent. La brume, qui tombe sur la ville presque aussi sûrement que la nuit, faisait ressurgir en moi les vers d'un poème de Cocteau. Je l'entendais, de sa voix de vieil homme, et pourtant claire et à la diction exagérément parfaite, réciter les strophes de "Léonne". La Bretagne nacrée, suffoquant de douceur sous cette brume laiteuse, y mêlait en son sein les éléments les plus rudes. Buvant ses paroles comme j'avais bu la nuit durant des poèmes plus liquides, je m'attendais, les yeux mi-clos et presque renversés dans leur orbite, à voir paraître au loin les lumières d'un bateau chahuté par les vagues. J'attendais aussi le bruit des vagues, faisant taire mes pensées idiotes et cannibales, lorsque dramatiques et assourdissantes, elles mourraient éclatantes contre les rochers roses, volant au ciel en éclats argentés.
Mais la Bretagne était bien loin, les vagues pouvaient claquer, seul le sifflement aigu d'une débauche mourante transperçait mes pensées. J'étais à Prague, il était trois heures du matin, une pluie légère et froide coulait sur mon visage endurci par le vent. J'étais le rocher rose, froid et indifférent, et triste sans ses vagues.
La ville, anesthésiée par l'hiver et la fatigue, ne présentait aucune des caractéristiques de l'océan breton. Les façades hautaines m'ignoraient, je les oubliais également, tout vivait en autarcie, hibernant en soi même.
Sur les rails noirs de la voie de tramways se propageait pourtant, de plus en plus stridant, un bruit métallique et plaintif. Dans l'horizon blanchâtre où se dissolvaient trop tôt quelques nobles immeubles, apparut lentement le regard jauni d'un étrange animal. Parcourant inconsciemment des kilomètres de nuit, il creusait le brouillard. Écartant lentement l'obscurité, le tramway 58 s'arrêta devant moi, épuisé, agité, embué. Sans aucune forme de négociation, il m'aspira.
Mon visage, à la chaleur de son antre, se dissout rapidement. L'alcool à mes tempes battit avec plus d'insistance alors que je titubais vers un siège. Mes yeux cherchèrent une place, mon cerveau n'en trouva pas, le tram démarra, me précipitant violemment à l'arrière du wagon. Je heurtai la paroi de la voiture, soulagé d'être encore à bord. Adossé contre la vitre, je relevai la tête. La brume se leva sur mon regard, les tâches colorées et incertaines qui s'agitaient dans mon champ de vision prirent des formes humaines légèrement grossières. Chacun rayonnait comme un monde, expansif, explosif, comme ces étoiles vieilles qui meurent en éclatant. De chacun jaillait un étrange langage, unique et sans échos. Les conversations, pourtant, étaient nombreuses et passionnées. On déclamait avec une grande facilité, les raisonnements, comme des chevaux emballés, ruaient d'une idée à l'autre, désarçonnant toute logique. J'avais pris l'habitude de ne rien comprendre au brouhaha des tramways tchèques. Mais pour la première fois, j'avais la certitude qu'absolument personne ne comprenait rien. On comprenait, plutôt, les expressions abstraites d'une certaine forme de folie, très charnelle, chargée de vapeurs d'alcool, de mélodies grinçantes, ne retenant de la communication que ses éclats les plus vulgaires et les plus primitifs. Une certaine élégance, poussée trop près de son paroxysme, courait dans la nuit vers sa déchéance. Tout se voulait encore prestigieux, tout se noyait dans son épaisse caricature, inconsciemment pathétique.
Pourtant quelle joie dans les derniers instants de ces beautés d'un soir! A l'avant du wagon, accompagné par les bruits sourds des roues sur les rails, un groupe jouait sur des instruments de troisième main. Oscillant sur son siège, un chanteur rouge régurgitait des onomatopées sur des airs de Luis Armstrong. Le tram entier l'acclamait, et son chant, aussi mélancolique que vulgaire, berçait doucement la dérive de ce petit peuple.
A chaque arrêt montaient de nouveaux rescapés. Happés les un après les autres par cette faune tentaculaire et poisseuse, ils se fondaient dans la folie douce et rance de ce tramway de nuit.
Puis un à un, ou par petits groupes, comme fanent les fleurs d'un bouquet, ils s'éteignaient. Les portes s'ouvraient, la nuit fière les reprenait, passait sur leurs visages rouges sa main froide, et ils marchaient à nouveau, désincarnés et amnésiques, vers l'anonymat de la brume hivernale.
Je fus à mon tour restitué à la nuit. Les yeux rouges du tramway s’éloignèrent sans me voir, et le chant des ivrognes cessa de me bercer. Je heurtai violemment la froideur de la nuit en cherchant mon lit. Je me couchai mais ne dormis pas. Dès que je fermais les yeux, le regard jaune du tramways 58 apparaissait dans mes brumes. Des voix folles et joyeuses m'interpelaient sans cesse. Je parcourus ce soir là, dans le tramway 58, des kilomètres de nuit. Je m'éveillai, une éternité plus tard. Il me fallut une autre éternité pour savoir où j'étais.
mardi 3 janvier 2012
Les yeux cairs
Les yeux clairs
Au ciel, la pierre noire des tours de l'église tranchait lentement dand le gris bleuté des nuages. Du dessous, les émois saisonniers de la ville les éclairaient d' une incertaine clarté. Au sol s'épandaient, telles des braises fraîches, les joies convenues, parfois sincères, d'une foule plus anonyme qu'abondante.
Dieu, trop occupé semble-t-il à trancher dans le gris bleuté des nuages, avait négligemment guidé mon vagabondage vers cet exode improbable. Parti sans bagage ou presque, car tel était mon souhait, je goûtais, non sans délectation, aux morsures d'un embryon d'hiver sur ma peau presque nue.
Qu'elles sont nombreuses, et qu'elles se parent bien, les nudités dont on peut se vêtir! Autant de naturismes, autant d'indécences que de morales peuplaient la place sombre où j'avais planifié de renaître.
Dans un repli du temps, j'avais abandonné quelques encombrants. Hautement inflammables qu'ils étaient, l'abandon auquel je les avais confiés ne peina guère à les consummer. C'est donc léger et nu que j'essayais de me perdre parmi ces visages étranges. Simple et presque vierge, propre à s'en écorcher la peau, je tournais sans me retourner, écoutant se taire les sirènes familières qui avaient jusqu'alors accompagné mes marches. Qu'il était doux, le papier de cette page blanche. Je la tournais, la caressait, en respirais l'odeur, cherchant le meilleur moyen d'y inscrire mon empreinte sans y tracer de limite.
J'y voyais une carte, quadrillée par les pavés noirs du centre ville. De toute part arrivaient avenues et ruelles, chacune unique et toutes méconnaissables du fait de leur grand nombre. A chacun de mes pas, il me semblait changer de pays. Un pas, un horizon, un langage, àà chaque minute j'organisais un nouveau baptème pour celui que je devenais.
Moi l'inconnu, marchant sur Prague drappé de souvenirs, laissais tomber sur les pavés humides, par pans entiers, l'étoffe lourde des années. A pas précieux mais insouciants, je faisais la conquête démagogique de mon propre esprit. Je fixais crânement des inconnus joviaux, me flattant de leur indifférence, caressant avec fierté mon anonymat. Leurs yeux noircis par les lumières de la ville étaient aveugles à mon passé. Sur leurs pupilles rétractées ne valsaient que les mille lucioles tombées sur la ville pour la Noël. Il en eut fallu bien moins pour éclipser mes mon regard ce soir là.
J'étais rentré en moi même, si profond et si petit, que je ne me soupçonnais plus.
Quelle meilleure tannière pourtant, pour un loup affamé, qu'une forêt trop dense un hiver trop blanc?
Alors que je fermais les yeux, il me semblait que la place sous mes pieds commençait à tourner. Alors j'imaginais devant moi le défilé des rues et de leurs embouchures, chacune m'appelant à les empreinter, faisant étalage de leurs charmes et de leurs mystères. Une loterie de choix où il me plaisait de parier mon futur.
J'ouvris les yeux d'un coup. Le noir fut total. J'attendis un instant, me donnant une chance de retrouver mes esprit. Sans succès. Les flammes de la fête et leurs éclats sonores dansaient à présent dans mon dos. Devant moi, la nuit, l'hiver, des pierres humides au sol où coulait parfois quelque reflet blafard. La nuit très vite les épinglait, et ils agonisaient sous les semelles de mes chaussures humides.
De cet horizon d'un noir intense provenaient les claquements froids d'une semelle dure sur le pavé. Ils résonnaient contre les murs dentelés de l'église comme dans un écrin nacré. Confiant, ivre de ma nudité nouvelle, mes pas assurés entamèrent la ruelle. Je progessai, le vent qui s'engouffrait dans la rue étroite accélérait ici. Je m'en protégeais, baissant la tête, couvrant mes oreilles et mon nez. Des jeunes filles allègres couraient à ma rencontre, vers la place. On eut dit quelques oiseaux légers portés par les bourrasques. Aveuglés par leurs chants hilares, ils ne compromirent pas mon anonymat.
Je marchais avec la conviction du hasard, me souciant peu des intentions profondes de celui guidait mes pas. Trompant mes instincts, je quittai des yeux mes souliers et redressai la tête. Un vent froid et sec m'embrassa et fit naître à mes yeux quelques larmes. Les secousses de mes pas, les tremblements du liquide devant mes yeux, faisaient osciller doucement dans ma tête les contours des maisons noires.
Dans ce décor flottant, un personnage immobile se dessinait à présent. De profil, le visage tourné vers moi, adossé contre le flanc de l'église, il semblait qu'il en soutenait les murs. J'oubliai que je marchai. Il s'approchait progressivement de moi, comme le reste du décor, porté par les bourrasques glacées.
Sous une capuche lourde, il ouvrit sur moi de grand yeux clairs et vide. Ce regard sans expression et et sans jugement fut le premier à me voir. Au fond de moi je sentis une morsure. un grognement étouffé m'emplit. Du fond de sa tannière, un loup blessé hurlait, rampant penaud, toujours plus profond en moi.
La lumière des yeux clairs le traquait , inlassablement, indifféremment, méthodiquement.
Nulle cache ne pouvait plus le dissimuler à ce regard blanc. Acculé à la paroi sombre de mes tréfonds, dans un ultime élan il bondit hors de moi. Je tombai au sol. Au ras des pavés humides, je le vis disparaître aux confins mystérieux de la ruelle étroite. Sans même prendre mon souffle, je partis à sa poursuite. Je cours toujours. Je ne sais pas où mais je sais à présent pourquoi.
