lundi 18 février 2008

Langue maternelle















Toi qui sais tout de moi, toi dont j’ai tant à apprendre, raconte moi l’histoire de mes rêves nacrés. Ceux que nous cultivions ensemble, ceux que tu m’as appris à faire mûrir. Ces rêves qui fleurissaient aux fenêtres d’immeubles si gris et si étranges que nous avons habités, et qui embaumaient mon enfance, grimpant au gré des mercredis pour jouer avec nous.

Moi qui te découvre, moi qui veux tant séduire, tant convaincre, pour qui rien n’est acquis, je suis toujours sous ton regard le même garçon nu. Je ne peux rien te prouver, tu acceptes le doute, tu berces les mystères, tu laisses aux marionnettes l’usage des artifices.

Toi qui m’as donné ma chance, qui m’as confié l’or de ta confiance, aveuglément, fermant les yeux sur le hasard de mes paris, donne moi encore cette main, projette à nouveau mon regard vers l’avenir. Car ce parfum de confiance qui flottait derrière moi, cette présence indicible, arrive en flocons d’argent à travers le ciel gris que tes yeux ont percé. La main par delà les nuages nous ramenait le bleu, le blanc, et quelques arcs-en-ciel, et coloraient nos yeux de teintes exotiques.

Toi qu’on a enfermée, tu comprends les révoltes, de ceux qui ont un cœur trop grand pour leur corps, trop lourd pour leur maison. Tu sais la patience, tu sais le silence, tu as appris à t’échapper, tu as appris à libérer.

Moi qui suis en fuite vers mes utopies vitales, je pense à tes combats, je partage tes défaites. Je sais tes écorchures, car les routes perdues qui mènent à nos églises sont bordées de ronces et striées de balafres. Mais les belles clairières où tu nous a conduits, et les lagons bleutés où nous nous échappons, sont sources de prodiges et les blessures s’y perdent.

Toi qui séchais mes larmes, tu m’offrais des planètes pour faire pousser mes fleurs. Et mes sanglots faisaient fleurir ce monde, les couleurs et les parfums naissaient de nos détresses. Les hivers sentent l’orange et la cannelle, la tristesse sent l’espoir et le pardon. Chaque saison, chaque émotion, est un visage nouveau de la vie que tu as rendue précieuse.

Toi qui as donné ton temps, toi qui donnerais ton sang, sais tu où tu iras, quand manquera le temps, quand manquera le sang ? Tu auras tout donné et tu seras légère, si légère, comme une idée, une prière.

Moi je me rends compte que le temps et le sang auront toujours manqué, que c’est de la survie que jaillit la beauté. C’est dans la course, c’est dans le vent, dans les marées et les courants, que la vie naît et je comprends, que l’on frissonne vraiment lorsque le temps se glace et que le sang se fige.

Je revois ton visage, qu’éclairaient les bougies, dans des prières secrètes dont je fus le sujet, mais jamais le témoin. Ces prières invisibles qui nous portaient de loin, qui veillaient sur nos nuits et retenaient les ombres, portant à bout de cœur nos songes hors de portée des griffes sombres.

Je revois les bougies qu’éclairait ton visage, donnant vie aux pierres des chapelles, ravivant les couleurs de sentiments grisés, de ferveurs désuètes. Comme elles étaient vaillantes, à leur propre destin, si fragiles et si éloquentes, se consumant comme toi en rayons de lumière, ces bougies éphémères que ta foi allumait.

Je revois autour de toi flotter les sourires de ceux que tu as aimés. Lorsque tes yeux clignent je vois leurs yeux cligner. Lorsque tu tends la main je vois leurs mains tendues, des mains d’hommes, de femmes, des mains belles ou repoussantes, vaillantes ou faibles, chaudes ou définitivement froides. Qu’importe la main, l’important est le geste.

Ils ne t’ont rien donné que tu aies pu garder, ils ont fait mieux, ils t’ont accompagnée, sur les chemins que tu traçais pour eux. Ils ont suivi dans le brouillard cette lueur que je porte au plus profond de moi.

Ils la suivent toujours et l’appellent espérance,

J’ai l’immense privilège de l’appeler Maman.

mardi 12 février 2008

Silence, enfin.


Qu’on le pardonne, cet homme qui craint légendes,
De crisper ses yeux froids au souffle du silence
Il ignore la beauté dont le vent fait offrande
Cette musique est le don d’une vérité qui danse.

Sortie de cinéma.

Je viens de parcourir les Etats-Unis.

Il fait 46° en Alaska, la salle était surchauffée.

Le réchauffement climatique est un challenge pour la vraisemblance et la vérité, et les fièvres de la nature humaine allument des bûchers qui se mêlent aux alizés sulfureux d’un dimanche soir urbain.

Une vie nous est projetée et l’on s’envole, un interrupteur se renverse, la vie s’éteint, on est relâché. La foule, comme les poussières qui volaient dans le faisceau lumineux, va tenter d’exister et de rêvasser sous d’autres lampadaires. Je plane encore un peu, des guitares et des percussions me poursuivent gentiment, l’air arctique conserve quelques notions fraîches de liberté, alors que mes yeux sont aveuglés par des horizons éteints.

Une porte à franchir, un pas dans la nature et celle qu’on croyait sauvage est en fait corrompue et désabusée. Elle s’offre sans retenue, sans fierté, criarde et tapageuse, dépouillée de toute noblesse primitive. Dans la rue, ce sont les ombres qu’on projette. La grandeur est celle des silhouettes, insignifiantes mais narcissiques. Sur ces grandes dames noires, les petits bouts d’hommes discrets qui revendiquent les ombres ne sont en fait que des étiquettes. Des rappels, des post-its, des modes d’emploi.

Les pas résonnent sur les pavés comme les prémonitions péremptoires d’une horloge orgueilleuse. Le compte à rebours étrangle un à un chaque instant qui nous éloigne du rêve, et l’on descend sans repos vers l’horizon incertain des réalités extrêmes. On suit le flot du temps, le flot des rues, on se veut emporté dans un élan de vie, mais le tourbillon passe sans même nous décoiffer. Les tempêtes placardées sur les murs ne déplacent ni les montagnes, ni la poussière. La surface mazoutée de la vie n’est pas facile à mettre en branle. La chape se reforme mollement là où l’on croit la transpercer, là où l’on croit ouvrir une fenêtre.

Au gré de ces marées noires palpite un monde aux tentacules flottants, parfois gracieux. Qu’il est reposant de se laisser bercer par les courants ! Mais ce soir là, je garde en moi l’étrange sensation d’être arrêté, fixe, absolument immobile. Ce soir je ne tombe pas, je ne descend plus. C’est la ville qui coule sous mes pieds. Le bruit de pas est peut être bien celui d’une horloge, et je suis debout dans cette rivière qui charrie les immeubles, de part et d’autre de mon corps. Je sens à mes mollets le courant doux du temps, charriant quelques épreuves dissoutes, et sur lequel flottent des joies imbibées. Je suis au cœur d’une machinerie, d’une farce. Au cœur d’une grande usine un peu inutile, dont la complexité tente de camoufler l’inefficacité. Une soufflerie anime mes cheveux, les rouages font changer le décor derrière moi, et les pavés roulent en un tapis sans fin. Je regarde le ciel, les étoiles sont pourtant immobiles, la preuve que je ne bouge pas ?

Je marche comme Baptiste, sur place, au cœur de moi-même, certain d’être absolument constant, ma mire au creux de l’œil, loin derrière les illusions et les décors que mon regard transperce. Mes pas font avancer sous mes pieds les pavés, le décor défile, les silhouettes des figurants marchent en processions savamment désorganisées. Mais le mensonge est trop évident, et l’illusion de vie ne prend pas. Tout est si lisible, tout est si plat, tout est si transparent. Il manque une dimension, il manque un sentiment.

Et ce soir je suis conscient. J’entends derrière le décor le silence que couvre la bande son. Je sens derrière le carton un monde plus réel. Un monde qui se cache, qui se réveille et ne se maquille pas. Un monde réfugié et résigné, un monde nu trop pudique pour descendre dans les rues, qui envoie ses acteurs déclamer des fausses routes.

On arrête la machinerie, les pavés s’immobilisent, on regarde en arrière, et on comprend l’illusion. On ferme les yeux, et on rêve à l’impensable. Seul dans un décor abandonné, on fait glisser ses doigts sur le carton peint. On sort du champ pour constater les perspectives tronquées, les trompe-l’œil. Alors on pousse sur les murs, on tire les panneaux, et on découvre la vérité de la nudité, la vérité du silence, la vérité sans son masque, qui sort en fumeroles d’un champ de bataille abandonné.

On traverse toutes sortes de paysages, toutes sortes de mondes, et les vies pleuvent sur nous, diluviennes et opulentes.

On traverse les foules, le vacarme, on se sent plus anonyme que jamais. Mais Babel s’est effondré, les cris sont étrangers, les chants sont dissonants et se brisent comme le verre hurle en tombant.

Les agoras bruyantes étouffent les musiques, et les poèmes se perdent dans des flots de mensonges et de lieux communs. Ils sont pris en otage, j’entends qu’on les torture, et leurs sonorités à jamais travesties avouent des crimes qu’elles n’ont jamais commis. Qui ose vivre dans un monde où l’on fait mentir les poètes ?

On traverse des déserts, inondés de vide, d’espaces inhumains, aux couleurs primaires et primitives. Des couleurs sèches gorgées de soleil et de joie, qui font naître du blanc cru et métallique de la lumière des sables les arcs vibrants des couleurs vivantes.

Il m’a toujours semblé plus tentant de séduire les déserts. De se donner aux pays qui n’ont rien à donner, qui ne vous achètent pas. Céder aux attentes d’une foule en manque de tout, non merci, mais fleurir le sable, parfumer les espaces vides, voilà la séduction. Exprimer sans se cogner aux miroirs, donner et laisser partir, vers les lignes fuyantes de l’horizon, son image au gré du destin.

Il faut savoir abandonner son image, en faire l’offrande, la laisser libre de partir, grandir et changer dans les yeux des autres. Les ombres s’étirent à nos pieds quand la lumière se terre, elles partent à l’aventure, mais jamais ne nous quittent. Mais les images que nous peignons si minutieusement, que nous éduquons et que nous couvons, ne sont jamais fidèles. Elles sont les maîtresses d’un instant, des plaisirs et des perfections fugaces, des clins d’oeils, des fleurs de peau dont la caresse cabosse.

jeudi 27 décembre 2007

Les ecrans blancs de mes nuits noires.


Une vie naît d’illusions.

Les accords harmonieux, dans leur rareté, sont mêlés par de savants raccords en une joyeuse guirlande. Les points d’orgue dressent des pontons souriants par-dessus les marasmes, et creusent de lumineux tunnels à travers les brouillards.

Ce n’est pas une vérité, c’est une volonté.

Une croyance, une obstination, une foi innocemment bornée en un artisanat du bonheur et de la beauté. Le choix naïf et facile d’un point de vue biaisé sur une complexité insaisissable.

Sur scène, le regard au paradis nous arrache un temps à la pesanteur du quotidien. Le vol est une poussière d’instant, les ailes dans notre esprit, et le sol nous frappe à nouveau. Mais il est notre unique espoir de rebondir à nouveau.

Une vie n’est qu’illusion,

Des images clés ouvrent les portes du temps, et des fondus enchaînés dissolvent les champs cacophoniques où poussent les heures fanées. De fleur en fleur, j’ai construit un monde où les médailles n’ont pas de revers, où la lumière coule vers la beauté en léger torrent d’argent.

Je deviendrai illusionniste.

Je préfèrerais avoir le choix.

On souhaiterait que la félicité fût nourrie d’affluents permanents. Mais la félicité préfère les flocons, épars et délicats, libres et volages. Les saisir, et en orner son habit quotidien, n’est pas qu’un jeu d’enfant.

Les sapins scintillent, les aurores surgissent langoureusement dans la nuit polaire, mais au cœur de l’hiver, les lumières se font rares, pâles et furtives. La chaleur et les couleurs se terrent dans des flammes frêles. Les mains sont froides, le sang paresseux, mais le frisson d’une caresse allume dans mes yeux des brasiers aux senteurs enivrantes.

Les miroirs de ma vie répliquent à l’infini les lueurs discrètes de l’hiver timoré. Les étincelles éparses se font échos et ravivent les chandelles parfumées des recoins de mon âme. Dans mon rêve, dans mon passé, le long de mes horizons fantastiques, le moindre éclat se reflète, et scintille infiniment. Les miroirs du jour me protègent des nuits trop noires, des hivers trop gris, des cœurs trop froids.

Le miroir de glace

La nuit a glacé mes veines, et couvert mes yeux d’une chape terne. Les rêves sont loin derrière, loin dedans, ou trop loin devant, ils ont menti. Je leur avais pourtant bien dit, la veille, de ne plus me mentir. Mais ils sont charmeurs.

Ils sont partis et me laissent dans le monde qu’ils ont soigneusement corrompu. Je ne sais plus où est le ciel, je n’ai plus l’idée de mon visage ne celle de mon âme. Ils sont partis avec.

Sur les miroirs s’agitent les étrangers. Froids, métalliques, stériles, je m’y heurte, ils me frappent sans réfléchir vraiment.

Je leur tourne le dos, et me trouve alors face au miroir de glace, le premier miroir où je me vois vraiment. Ici la brume est douce, la solitude n’est pas silencieuse, l’immensité fait résonner les battements de mon cœur. Je respire ce vide purgatoire, seul face à la glace vierge. Un jour neuf, une page blanche. Le silence me laisse entendre une musique que j’écris sur la glace. Peu à peu se dessinent sur la page des traits qui me ressemblent. Des messages que je crois reconnaître, que mon rêve a signé. Sous la chaleur de mon souffle haletant, la chape fond et je retrouve enfin ce monde où mon rêve dit vrai. La vérité est gravée dans l’éphémère, pure et simple. Elle est dans le mouvement, dans l’harmonie d’un moment, dans la respiration d’une musique, dans les larmes que le vent froid fait perler au coin des yeux des patineurs.

Elle fond bien vite, il faut la saisir, l’aimer pour ce qu’elle est, comme on aime un flocon le temps de sa chute.

Le miroir de feu

Le jour a consumé le monde, et les cendres des visions colorées ont couvert mes yeux d’un voile fumé. Par des fumeroles désolantes se sont échappés les rêves, loin au dessus, loin au-delà. Ils m’ont abandonné, je n’ai pas pu les suivre, pas ici, pas dans ce monde en feu. Je les avais pourtant supplié de rester en moi… Mais ils sont charmeurs.

Ils sont partis, et me laissent dans le monde qu’ils ont dévasté. Le ciel fondu coule, rouge et gris, le long de mes joues en une boue acide. Mon visage et mon âme sont masqués d’hypocrisie, et je ne vois dans les miroirs que des boucliers levés, des yeux peints sur des murs de résistance.

J’arrache mon masque et les tambours me guident vers le miroir de feu. Ici la beauté règne en tyran. La musique s’élève en flammes qui s’enroulent à mes membres et me tirent loin au dessus de ma carcasse calcinée. Ici le feu est purificateur, il fait briller le métal, il rayonne la chaleur, mais n’enfume jamais l’air. Il est respiration, il est sueur. Il est le long ruban d’acier qui parcourt, de la pointe au regard, le corps du danseur et le tire vers la ligne.

Et la ligne se tord sous la musique, toujours plus élancée. Elle trace sous mes yeux, dans le miroir de feu, le poème que mon rêve récitait. Ils sont là, ils s’échappent et dansent eux aussi, dans chacune de ces gouttes qui perlent sur ma peau. Ils la lavent des cendres du jour, et la vérité s’évapore, éthérée, pour couvrir le miroir d’une buée dansante. Elle est dans la sueur, elle est le fruit de tant d’efforts. Elle a cette odeur de beauté naturelle qu’on ne mérite jamais, ce goût de fièvre qu’on n’ose pas savourer. Elle s’envole bien vite, il faut la sentir, l’aimer pour ce qu’elle est, comme on aime la vapeur le temps qu’elle s’élève, nous caressant le cou.

Le miroir de vie

Mais on apprend bien vite que les rêves ne sont que fuite. Ils fondent, ils s’évaporent, ils sont des traces sur les miroirs. Ils nous font courir, nous agitent, nous animent, pointant nos doigts vers l’horizon, jetant nos regards sur des collines vierges. Et l’on rentre chez soi, abandonné comme tous les soirs, ivre d’espoir comme tous les soirs, prêt à céder à la folie des songes la nuit durant.

Mais dans cet abandon, dans cette nudité, dans cette réalité primitive, on ressent parfois la caresse de miroirs providentiels. Alors qu’on pensait avoir éteint toutes les lumières, on surprend dans un miroir une image familière. Ni complètement étrangère, ni vraiment connue, un portrait de famille encadré de lumière. Une idée plus qu’une image, une présence imaginée.

L’image que me renvoie ce miroir de vie, c’est celle que vous peignez de moi. Celle que vous me contez, celle que vos regards décrivent si bien, que vos mots tracent dans mon esprit. C’est le miroir qui m’impressionne, celui qui me fait réfléchir. C’est la vérité la plus complexe, ma vérité aux mille visages. Elle est dans ces lueurs, dans ces regards dès qu’ils se posent sur moi. Elle est dans vos mots et dans vos gestes. Elle est la plus complexe, la plus fragile. Elle est la vérité partagée d’un sourire, qu’on apprécie pour ce qu’elle est, comme on apprécie le sourire de ceux qui regardent en vous avant de voir à travers vous.

lundi 26 novembre 2007

Once upon a time...



















Maman, qu'est-ce que tu mettais dans mon chocolat chaud pour que j'aie le nez rouge comme ça?

lundi 12 novembre 2007

Les mondes perdus


Tant qu’on vit, on parcourt le monde, l’espace et le temps, inlassablement. On arpente, on avale, on se projette, on vise et l’on escalade. On harponne l’horizon, et de toutes ses forces, on le ramène à soi. Le décor change, les arbres défilent, et l’on croit avancer. Le vent danse dans les chevelures et façonne des larmes de verre sur nos yeux blindés, on se sent découvreur, croisant vers le futur, intrépide et sans peur.

Mais on a beau user des souliers et trouer des pantalons, on n’habite jamais que le creux de son corps. Les migrations restent en général illusoires. Chacun est là, au centre de son monde, un monde qu’il projette sur la grande bulle impalpable qui définit les frontières incertaines mais infranchissables de son esprit. Dans un bathyscaphe capitonné, les découvreurs cherchent à se connaître. Mais qui ose vraiment s’aventurer hors de son monde ? Qui a entrouvert le rideau, mis le pied dehors, franchi le pas, au delà des références et de la perception subjective?

Ainsi les bulles se promènent et peuplent une planète. Chacune reflétant la réalité inaccessible au gré des irisations improbables et éphémères qui colorent sa surface. Et ce sont autant de planètes que de bulles irisées qui se croisent, s’évitent, s’entrechoquent en un ballet aussi complexe qu’aléatoire.

Tous ces mondes autarciques évoluent en symbiose, cohabitent, correspondent, se marquent les uns les autres, se reflètent, se signent et parfois se reconnaissent. Souvent se tissent entre les bulles des passerelles étranges, des ponts de fortune sur lesquels on se livre à d’étonnants commerces. Sur les passerelles passent des bouteilles, et dans les bouteilles, des messages liquoreux, un échantillon de nous qu’on envoie vers l’inconnu. Parfois même on échange, on reçoit, on comprend. Et de toutes ces informations concentrées, de ces distillats succincts, nous apprenons des autres le relief de leurs landes, le tissage de leurs étoffes.

Des insignifiances, des informations ponctuelles, mais ce sont surtout des points de vue que nous échangeons. Nous offrons des panoramas, bien enveloppés d’un papier tissé de notre être, qui font connaître notre monde, et en rassemblant les vues offertes ou volées, chacun tente de se faire une idée de ce que doit être le monde hors du sous-marin.

Mais les bulles rencontrent parfois des terrains minés, des crevasses sournoises et des lames de fond. Et combien se perdent à chaque instant, prises dans ces pièges, poussées par ces courants ?

Les dangers sont multiples et les déchéances variées.

Une marée monte, imperceptiblement, et surprend un rêveur à la conscience abandonnée.

Une banquise se fend, la fracture laisse un îlot à la dérive dans les eaux glacées et transparentes de la solitude.

Un chemin est quitté par un curieux, victime des charmes colorés d’un papillon sans scrupules, ou du parfum suave d’un fruit trop tentant.

Une poussière opaque recouvre, grain par grain, le sourire de ce portrait qu’on ne regarde plus.

Et des bulles dérivent, radeaux naïfs sur des vagues de temps. Tantôt flottant sur des eaux calmes et trompeuses, hypnotisés par la surface, les tréfonds verdâtres faisant scintiller une image fantomatique du futur, tantôt prises dans des chutes vertigineuses, attendant que le sol vienne les libérer de cette prison en fanaison.

Ce lent dérapage, si lent qu’il en est pernicieux, si lent qu’on ne peut le contrôler, mène ces naufragés vers des ailleurs parallèles. Un pas de côté, un tout petit pas, et les voilà qui s’échappent. Une bulle plus loin, qui ne réfléchit plus les images familières, un miroir déformant recouvre les murs des couloirs que l’on empreinte. Un jour on se réveille, les bruits de la rue sont les mêmes, le chemin semblait pourtant continu. Combien de temps avons-nous dormi ? Mais les murs de la chambre sont couverts de symboles inconnus, la résonance est étrange, le monde ne raisonne plus comme avant, plus comme nous.

On s’aventure alors au dehors, et sous chacun de nos pas s’effondrent les repères. Les doigts s’avancent, en quête de reconnaissance, mais les doigts effacent les visages. Les lignes se tordent, les verticales se perdent, les horizons s’emmêlent. Ce n’est même pas un brouillon, ce n’est pas une erreur, un inachevé, c’est un monde inconnu, parfaitement rôdé, parfaitement huilé, imperméable et étanche, auquel on n’appartient pas et que se cache de nous.

Alors on rentre chez soi, on rentre en soi, on se terre.

Les mondes inconnus peuvent être enchanteurs, rêveries exotiques. Mais point d’éden à conquérir ici, pas de monde nouveau, mais un monde perdu. Les mondes nouveaux sont les oasis où fleurissent nos curiosités, les mondes perdus sont les mouroirs où viennent se flétrir des souvenirs assoiffés, dans une science-fiction glauque qui les a oubliés, et qui file toujours trop vite en piétinant les morceaux fragiles de ces bulles brisées.

Dans un monde plus étranger qu’étrange, on se nourrit de soi même, de sa matière maigre et inconsistante. On boit à la source sa colère sauvage, on déguste les aigreurs qui se cramponnent à nos estomacs. Et on recycle en circuit fermé un mélange toujours plus amer de résignation, d’enfermement, d’appels en attentes, d’appels en absences, que le silence tourne en injures agressives et sournoises. Rien ne sort, rien ne rentre, tout un esprit, toute une énergie, travaille au service de cet engin de révolte, de cet instinct de survie autodestructeur.

Dans cet univers à la dérive, les évolutions débridées sont servies par une imagination sauvage, allergique à une norme extérieure dont elle fut elle-même exclue. La raison n’intervient que pour se mutiler, pour s’isoler encore un peu plus loin dans un soi extrême, un soi ultime, refuge d’une compréhension dont l’essentiel semble s’être évaporée dans des immensités désormais inobservables.

Les autarcies sont inertielles, et deviennent vite recluses, observatrices hautaines et craintives. Chaque approche est une attaque, l’étranger est agressif, et tout l’extérieur est étranger. Il faut l’éviter, ou parfois le détruire, le provoquer pour l’anéantir. Il faut se protéger en assiégeant ses restes.

Parfois à la porte de ces tanières frappent des inconnus. Dans les ports fantômes de ces îles oubliées, passent des radeaux à la dérive. Sur ces embarcations, des visiteurs, des explorateurs. Des êtres sortis de leur bulle, qui ont osé abandonner le confort d’un référentiel familier pour apprendre au contact des mondes perdus une autre signification des choses, un autre possible.

Ils attendent, patiemment, sur le pas de la porte qu’on leur a claquée dix fois, cent fois. Ils ne craignent pas de voir faner les fleurs qu’ils apportaient, de les voir sacrifiées à la violence de cette rencontre, et d’en cueillir d’autre.

Ils savent accueillir l’intolérable et l’incompréhensible comme un premier et unique moyen de communication. Ils savent répondre à leur manière, par un silence, par un sourire, par une tristesse partagée, par une révolte comprise. Ils savent parler quand chaque mot est une insulte, parler avec les gestes, avec les regards. Ils savent s’introduire sans rien violer, visiter sans envahir, peupler sans coloniser. Ils savent ramener à la vie une solitude sans la trahir, sans la blesser. Parfois sans la regarder dans les yeux, lui rappeler un parfum d’antan, un air d’autre rassurant.

Ils reviennent de leurs périples épuisés, décharnés, transfigurés ou défigurés. Mais ils reviennent, comme les grands voyageurs, riches d’une vision du monde qu’ils n’avaient pas envisagée. Ils reviennent forts d’un échange, d’un nouvel horizon dégagé de tout ce qu’ils auront laissé d’eux dans ces mondes perdus. Et comme tous les voyageurs, ils devront repartir.

Ils sont les yeux du monde aux contours repoussés, où l’abandon est la seule frontière.