vendredi 9 juillet 2010

Palais royal, musée du Louvre (Théorème des bouts du monde)cha

Palais royal, musée du Louvre
Théorème des bouts du monde


Fouetté par un vent chargé de sel, assailli de bourrasques écumantes, assommé par d’infatigables lames, voici un bout du monde à l’agonie. Les éléments pourtant, violents et tyranniques, ne l’atteignent guère. Ce n’est pas qu’il craigne l’eau, ce n’est pas que le vent risque de le l’emporter. Ce bout du monde au crépuscule étouffe sous le fardeau des piétinements idiots des paumés de toutes sortes. Ils répandent ici au gré des pèlerinages des clichés sans fondement, et creusent le granit de leur bêtise sans fond. A coups de préjugés ils attaquent la roche. Les bouts du monde, muselés et rattachés à la terre par ces abjects liens, se cabrent en vain sous le fouet des bourreaux. Lentement vérolés par ces foules béates, ils se muent doucement en images dociles.

On les traque, on obscurcit leurs perspectives, saturant l’horizon de nos regards opaques, on y viole des heures et des déserts adolescents.
On veut trouver au bord de ces rochers abrupts une excuse pour enfin mettre un terme des courses trop vaines. Sur les horizons vierges, les rêves fainéants peuvent ramper tranquilles. Un grondement continu, quelques fois poignardé par les cris des oiseaux maritimes, font taire des consciences en manque d’éloquence.

Voilà ce qu’on recherche, voilà ce que l’on trouve.

Quelques roches brunes et grises frottées jusqu’à l’usure par des vagues obstinées. Au loin la brume des évadés, le chant des naufragés, ceux que les terres solides avaient rendus malades. Des visages plissés par la lumière crue, crispés par le vent battant, contemplent en grimaçant un miroir trop honnête. Et des sons indistincts sifflant dans des oreilles rougies par le froid, qui pénètrent les gouffres creusés par le silence. Et puis les oiseaux blancs qui transpercent le ciel, et y tracent de longues flèches, nous invitant à les suivre. Mais la foule dressée ne s’envole pas. Elle lève à peine les yeux au ciel.


Je suis dressé comme eux sur la bordure d’un quai, et couvrant mon regard d’une main incertaine. Je scrute le bout du tunnel où s’échappent les lignes, attendant l’apparition de lumières salvatrices. L’horizon soudain se met à rugir, et la vie arrive en un violent orage. Les portes s’ouvrent et les vagues en crevant s’écoulent sur le quai. Je me baigne dans un flot agité de corps pressés. Flottant sur l’onde comme une écume maigre, une voix métallique esquisse quelques mots : « Palais-Royal, musée du Louvre. Palais-Royal, musée du Louvre ».

Le métro m’éclabousse encore de quelques vagues humaines. Tous leurs yeux me fixent, et leurs regards s’élèvent en murailles translucides, avant de fondre sur moi lorsque les portes s’ouvrent. La marée m’apporte son lot de visages défaits, de visages refaits, d’essences désespérées, d’odeurs exotiques et de reflets trompeurs. Quelques trésors perdus, ressurgis des profondeurs, viennent s’échouer ici. Les oiseaux de proie, blancs et menteurs, rodent en permanence au dessus du flot sans fin des naufragés. J’ancre encore quelques temps mes deux pieds sur le quai, jouant à résister à ces furieux courants. Le reflux déjà m’aspire vers le large, et par les portes béantes s’engouffrent mes voisins. Sur eux les portes se referment, et le train les emmène vers ces endroits curieux : le futur pour eux, le passé pour moi. Il fait de nous des inconnus, à quelques vagues du souvenir, à quelques métros l’un de l’autre. Mon reflet stoïque sur les vitres des voitures se mélange à cent visages. Les traits des étrangers, mêlés à mon image, partagent un instant mon immobilité. Pour un temps leur morphologie déforme un peu la mienne. Que restera-t-il de ces empreintes ?

Sur le quai contre mon corps glisse la chaleur d’autres corps. C’est une huile douce qui recouvre ma peau, tiède et veloutée. On me touche rarement, mais la chaleur me caresse. Celle d’un souffle, celle d’un bras nu, elles irradient autour de moi. A chaque instant un monde perdu me frôle. Quelques déportés, d’autres en permission, et des déracinés, s’empressant tous de traverser ce désordre au plus vite.

Je savoure le luxe d’être immobile quand chacun prend la fuite. Qu’il est bon d’être démissionnaire parmi tous ces soldats. Ici, la porte entre les mondes est toujours entrouverte, et la vie s’engouffre en courants d’air. Sur ce quai surpeuplé, je suis presque arrivé. Voilà mon bout du monde, en plein cœur de la ville. J’imagine déjà sa douce solitude, ses larges perspectives. Là où tant d’autres s’évadent, mon délice est de rester. Je laisse autour de moi couler la vie, et regarde s’éloigner le train où je ne suis plus. A son bord je remarque, assis et résigné, me suivant d’un regard envieux, celui que je devrais être. Mon armure orpheline disparaît dans un wagon bondé, et ma peau nue respire par tous ses pores le musc inhumain de la ville suffocante. Je me tiens les pieds joints sur un mouchoir de poche. Je me sens libre, doucement caressé par un univers qui passe et me frôle, et me cajole enfin avec la douceur de l’indifférence. Je devrais étouffer, je me délecte et me grise à la pensée de cette infinité d’air qui s’élève au dessus de moi, cette blanche colonne où mon esprit s’étire, mon nouvel horizon qui enfin se dégage.

Ma liberté en équilibre précaire au dessus de ma tête, je marche à pas lents vers les portes du palais, comme un ivrogne heureux baignant dans une liqueur douce, devient un funambule sur un long fil d’acier. C’est le fil qui se tord pour suivre ses pas de danse. Mais l’ivrogne heureusement n’en saura jamais rien.

La porte du palais est gardée par quelques violonistes. Me cambrant, j’évite les coups d’archets. Les soldats musiciens lancent à ma poursuite des chefs d’œuvres baroques. Mes oreilles se débattent et se défont péniblement de ces chants de sirènes. Combien d’otages envoûtés, alignés en rangées pétrifiées, ne franchiront jamais les portes du palais ? En moi je chante à tue tête quelque cacophonie. Me murant dans ces dissonances, je traverse la porte, à peine écorché par les archets des violonistes. Je reprends mon souffle, ajuste au dessus de ma tête ma liberté en colonne, et pose à terre mon armure de fausses notes. Ici résonne un silence mélodieux. J’ouvre les yeux et mon regard repeint les murailles du château.
Je suis dans un asile, au cœur de ce jardin le monde des hommes a rendu les armes. Par la folie ils échappent ici au monde. La raison s’éloigne dans un métro, la morale agonise à l’entrée du palais, une corde de violon autour du cou.

Des murailles épaisses compriment l’univers. Il s’élève en vain cherchant à déborder, mais les colonnes s’étirent sans fin dans les nuages. De sombres galeries entourent le jardin d’un ruban de nuit épaisse. Elles offrent aux bagnards de longues perspectives que le jour transperce parfois. Des dagues de lumière laissent des balafres blanches le long de ce cloître. Un peu de lumière entre dans le jardin, pas un regard n’en sort. Je tournerais des heures dans ces galeries, marchant en spirale, revenant vers moi-même. J’y passe quelques nuits, seul. Derrière quelques colonnes se cachent des orateurs, on les piétinerait si l’on n’y prenait garde. De leur froide demeure ils observent la ronde que je danse chaque nuit. L’un d’eux parfois m’aborde, me saisit au poignet ou à la cheville et chante à mon oreille :

« Tu parcours la nuit les galeries glacées,
Changeant autour de toi les hommes en étrangers.
Effaces tu si vite les regards échangés ?
Les colonnes sans nom ont pourtant un passé,
Et la pierre rougit encore sous nos baisers…
Qui suis-je ?
Suis-je le corps froid d’un amant blessé ?
Vois dans mon cou les traces que tu as laissées,
Sur mon corps de marbre tes caresses ont gravé
L’inhumain matricule des amours oubliées. »

Je l’écoute sans le regarder. Quand je me retourne, il a disparu. Entre les colonnes alignées courent des bruits inquiétants.

Je m’assieds sur un banc un livre à la main. Le soleil cru blanchit les pages et les mots s’échappent vers quelque zone d’ombre. Les pages tournent, les mots s’échappent. Le livre est presque parfaitement blanc lorsque mon frère me rejoint. En silence il remplace les mots fugitifs par quelques regards bavards. Ses lèvres bougent sous l’éloquence de ses regards. Perdu encore dans l’opium cotonneux qui le fit apparaître, il me rassure :

« Ici j’ai tout rangé, nos jeux, nos peurs sont en sécurité.
Chaque chose est à sa place, tu retrouveras tout.
Ici rien n’a changé, les années entre nous
Emplissent la distance qui parfois nous sépare,
Fleurissent les silences qui grimpent aux colonnes.
Et le long de ces lierres, nous monterons ensemble
Nous nous amuserons des chapeaux que ces gens
Ont cloué sur leur tête pour garder leur esprit.
Le nôtre s’évapore et depuis notre enfance
Un été permanent distille nos raisons.  »

Sa voix douce et apaisée se perd dans la végétation.

Les tilleuls sous le soleil pleurent un parfum subtil. A leurs pieds se soulève parfois une poussière rose. Elle vient poudrer leurs feuilles, donnant à leur vert foncé une solennité grave. Des roses à la beauté carnivore affûtent leurs épines. Derrières de fins grillages, elles s’esclaffent, attirant leurs victimes en lançant à leur nez de capiteux effluves.

Mon pantalon levé en haut de mes mollets, je baigne mes pieds nus dans l’eau bleutée de la fontaine. Un jet d’eau joyeux s’envoie en l’air et chante fraîchement parmi les tourbillons de poussière fauve. Je presse contre le béton graveleux du fond la peau de ma plante, et je marche vers le jet d’eau, presque paralysé par le plaisir de l’eau qui caresse mes jambes. J’envoie mes yeux en l’air avec les gerbes d’eau, et ils scintillent aussi comme les gouttes folles, avant de retomber en un fracas allègre. Sur le bord du bassin, une vieille jeune fille montée sur sa fierté se prépare à plonger. Elle défait son chignon, perdant vingt centimètres et presque autant d’années, et disparaît dans l’onde. Elle reparaît plus loin, sous une autre apparence, surmontée de quelque nénuphar.
« - C’est qu’elle n’est pas mauvaise aujourd’hui !
- Pardon ?
- La rime, jeune homme je la trouve plaisante.
- Ne vous glace-t-elle pas Madame? Vous semblez frissonner.
- Je tremble mon ami car j’ai froid pour vous. Vous attrapez la mort, méfiez vous!
- C’est que je crains madame, surtout d’attraper froid.
- Plongez donc mon ami, mieux vaut vies en grelottant que mourir au chaud. Vous verrez la rime est bonne, on s’y fait bien vite!
- Mes pieds déjà y baignent, et mon corps se glace à chaque pas.
- Vous êtes si frileux, si fragile! Petit clown en vous protégeant de la sorte vous vous condamnez. La marée monte. Plongez donc avant qu’elle vous submerge. Vous apprendrez à nager.
- J’arrive Madame, laissez moi encore un instant.
- Hâtez vous jeune homme, le soir approche, et la rime est moins clémente au crépuscule. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, n’attendez à demain… »
Et la rime submerge l’apparition.

La nuit est tombée, un air d’opéra danse entre les colonnes de la porte du fond. Je le suis quelques temps et m’abandonne à lui. Me voilà à nouveau en dehors du palais. Je sens dans mon dos le souffle chaud du cheval de la place des Victoires. Il me reconduit jusque chez moi, j’entends ses sabots sur les trottoirs parisiens. Je lui raconte ma journée, il m’abandonne au pas de ma porte, et je m’endors enfin, au bout du monde. Je suis seul, j’écrase d’un clin d’œil les anonymes qui violent mon rêve, et je peuple les rues de créatures poétiques.

lundi 28 juin 2010

La roseraie

Mon ange,

Il y a deux jours à peine, que je me promenais, sous un soleil de plomb et les arbres du parc. Venu faire prendre l’air et quelques belles couleurs à ma mélancolie, je transpirais sans vous des sentiments sucrés, et gorgeais mes poumons de jeunesse et d’été. Une chaleur ardente tabassait mon hiver, et après quelques heures de ce combat inégal, je rendis les armes. Me vint alors l’idée de marcher à la roseraie. Plus qu’une idée, il s’agissait en fait d’une obligation, d’un besoin impératif, de marcher à la roseraie. Ainsi mon jour s’était il levé. Il fallait se laver, s’habiller, manger, et aller à la roseraie. Je compris bientôt les raisons de cette imprévisible impulsion.
Alors que la brise de juin portait doucement à mes narines les premiers parfums fleuris, il me sembla démêler de ces douceurs enchevêtrées le son de votre voix. Mon ange, une fois de plus, vous m’aviez donné rendez vous. Vous ne le saviez pas, et moi non plus, et c’est de cette manière-ci que nos retrouvailles ont toujours été les plus certaines. Au premier de mes pas le long des parterres fleuris, j’entamai avec vous une délicieuse conversation. Je vais essayer de vous en rendre compte. Je serais bien égoïste de garder pour moi-même tant de délices donc vous fûtes la source.

Oui, bien sûr mon ange, comme souvent votre peau fraîche était bien loin de la portée de ma main, et vos boucles brunes s’ébattaient dans des bourrasques que d’autres respiraient. Mais mon amie, je jure que rarement je vous sentis à mes côtés avec autant de force et de certitude. Vous ne fûtes jamais moins vaporeuse.
Sur ces roses vos yeux, ombragés par d’élégants soucis, se posaient avec complaisance. Vous n’êtes pas du genre à dénigrer les fleurs fanées, heureusement. Vous vous penchiez à leur chevet, prenant tant de souci pour ces fragiles pétales, bien désarmés face à un soleil de juin. Au passage un parfum vous faisait tressaillir. Je me penchais également, tout près de votre nuque, sentant la jeune fille qui sent si bien les roses, et prenait bien du souci également. Si le soleil seul vous menaçait, mes tourments seraient vite dissipés.
Dans le silence de l’été, si lourd qu’il étouffait jusqu’au bruit de nos pas dans allées de gravillons, vous laissiez échapper quelques vers sur l’ironie meurtrière des étés…
« Quel triste histoire- expliquiez vous aux jeunes fleurs- ; ce même soleil qui hier vous fit éclore et vous rendit si belle, aujourd’hui brûle vos ailes. Profitez bien de l’envolée du jour, le soir peut être serez vous à la terre ».
Je restais silencieux. Je n’ai jamais rien su ajouter à vos belles évidences. Je courrais derrière elles, comme on chasse les papillons.
En moi je m’émerveillais des miracles qui naissent certains jours d’été. Me voici à ma place dans ce grossier cliché. Une muse à mon bras, des roses plein les yeux, dont les parfums en moi faisaient naître des sonnets entiers. Il suffisait de respirer pour se sentir Rimbaud. Qu’advenait-il du monde sous ces chaleurs heureuses ? De toutes ses bêtises qui l’enlaidissent bien, de ce terreau abjecte où poussait ma révolte ? Rien sans doute. Je vous voyais en 1910, couverte de dentelles blanches, montée sur des bottines, surmontée d’une ombrelle. J’étais fier en habit, me sentant honoré, d’avoir conçu pour vous cet écrin délicat où vous étiez heureuse.

Pourtant au loin, derrière les vallons artificiels du jardin des plantes, montait en fumée jaune la fièvre de la ville. L’été s’englue là bas dans le bitume chaud, et le parfum des roses ne sent que dans les livres. Vous parlez des beautés que l’on trouve là bas, qui plongent leur racine dans la réalité. Vous riez de nos bulles, vous buvez à nos joies comme on boit du champagne, heureuse de l’ivresse de ces heures d’artifice, augmentée du savoir des réalités grises. Visitant la roseraie, vous étiez à mon bras une belle étrangère, fascinée par un monde intouchable que vous effleuriez du bout du rêve, souriant joliment pour dissimuler votre embarras face à tant d’exotisme.
Et pourtant chaque soir vos reveniez à moi croulant sous des brassées de fleurs des villes. Ces floraisons improbables qui colorent les pavés, vous seule avez ce talent rare pour les apprivoiser. Loin des drogues et des engrais de la belle roseraie, vous avez toujours su donner aux fleurs modestes assez d’estime pour que leur parfum ne quitte jamais notre quotidien.

Derrière ce buisson rouge monte à présent un ballon léger, suivi de quelques secondes par le cri déchirant d’un enfant désespéré. Le pauvre bambin, cloué à la terre par d’inhumaines sandalettes, regarde à travers un mur de larme sa fierté s’envoler dans le bleu saturé. Il lance à la poursuite du ballon fugitif des volées d’injures et des gerbes de pleurs. Mais les cris ne volent pas si haut que les ballons, et bientôt ils se fondent dans le bruit de la ville. Tant de cris prématurément lancés, tant de pleurs tombés du nid, pour un ballon perdu. Il faudrait plus que le vent de juin, même parfumé par quelques milliers de roses, pour apprendre à voler à certains désespoirs.
Nous parlons depuis près d’une heure mon ange, et pourtant cette roseraie est un désert. Dans mon esprit joyeux ma plume vous écrit avec allégresse. Mais lorsque je lève mon regard du feuillet noirci, il n’y a parmi les roses que la poussière des allées desséchées, et ma solitude qui monte en bourrasques fauves. Je parcours les chemins avec une grande application, tâchant de relever au passage tous les détails qui pourraient vous intéresser. Je vous fais part de mon projet d’exercer prochainement cette activité de manière professionnelle. Je me sens devenir un excellent visiteur de roseraie. Amplement supérieur aux mille badauds qui traversent les fleurs sans vous, et posent machinalement leur nez sur des pétales au hasard. Certainement le gouvernement aimerait à rémunérer une telle activité. En effet, à quoi bon planter le cœur de nos villes de telles splendeurs fleuries, si aucun homme ne sait rendre hommage à la poésie de ces lieux. Dès mon retour je postulerai, voilà qui est dit. Voici une activité respectable pour un jeune homme sensible. Sans doute m’épouserez vous bientôt si j’obtiens cette situation.
Déjà mes pas m’emportent loin des parfums élégants de la roseraie et de vos regards tendres. Je frémis en pensant à l’improbabilité des moments passés. Je pense, jalousement, à la beauté assurée et éternelle de ces bosquets. Qu’en est il de celle, autrement plus rare, autrement plus précieuse, et autrement plus fragile, de votre tendre cœur ? S’il en venait un, semblable au vôtre, chaque année au printemps, dans quelle belle harmonie baignerait alors la vie des hommes…
Mais vous êtes loin déjà mon ange, et pour vous embrasser il me faut trop souvent rêver. Je marche dans les rues et vous vous dissipez. Au coin de chaque rue un trait de votre souvenir quitte mes yeux, des yeux qui s’ouvrent à nouveau sur une réalité sans vous.
Je reviendrai à la roseraie, je vous y attendrai comme un amoureux sage, tortillant dans ses doigts sur un banc solitaire une lettre de vous lui donnant rendez vous.

mardi 8 juin 2010

Bad Boy

Bad Boy

Part 1 : Hell
Au travers d’un nuage de vapeurs parfumées,
Cachant son regard noir derrière ses verres fumés,
Il massacre sans joie un auditoire en transe,
A coups de lourds soupirs et de tranchants silences.

Entre ses lèvres filent en filets vaporeux
L’épaisseur de son âme, la noirceur de ses vœux.
Enfumant un donjon qu’il habite placide,
Il en emplit les douves de ses regards acides.

Pour eux ce bon à rien s’emmure dans sa niaiserie,
Ces brumes obstinées font suffoquer sa vie.

Ils n’attirent que les mouches, leurs faux amours amers,
Il leur préfère cent fois leur désaveu sincère.

Car les fumées opaques, les murs nauséabonds
Qui s’élèvent autour de ce mauvais garçon,
S’envolent du bûcher de ses rêves perdus.
Condamnés à la flamme par ses désirs fiévreux,
Et par le tribunal des conformes vertus,
Ce sont ses idéaux qui flambent avec eux.

Part 2 : Escape.

Filant dans sa voiture, fumant des idées fixes,
Des chapelets d’injure s’échappant de son disque,
Il mêle aux rugissements de son moteur furieux
Quelques sanglots ardents qui rougissent ses yeux.

Dans son torse en sueur s’écoulent des peurs bleues.
Parcourant ses artères, battant à son poignet,
Ecrasant la pédale en pesant dans son pied,
La peur prend le volant des mains du malheureux.

Palpitant à ses tempes en tambours infernaux,
Des essences de lui, en jus trop concentré,
Nectar insoluble dans la réalité,
S’écoule en torrent fier vers son prochain tombeau.
.
Derrière lui l’enfer et ses pattes velues
Déchirent encore parfois la peau de son dos nu.

Il est en équilibre à la surface d’un monde
Qui ouvre sous ses pas des entrailles profondes.

En route vers lui même, il est un funambule
Titubant au hasard, fuyant à perdre haleine,
Vers là où il n’est pas, où la vie est sereine,.
Il se heurte parfois aux spectres somnambules,
En filant au travers des plaines de son passé
Il y planta jadis des heures parfumées.

Dans ce jardin planté de fleurs incorruptibles,
Il posera sa vie, il dormira tranquille.

Part3 : Life

Désert de sable blanc, voici un bout du monde.
Dans le bleu pur du ciel vole l’ange doré,
Terrassant les démons des abysses profondes,
Il veille sur mes songes et mes jeunes années.

Entre mes jambes nues dansent des traînées blanches.
Face à ce soleil seul qui enfin me défie,
Je recule à pas lents dans un parfait silence,
M’enivrant de lumière dans le jour qui finit.

J’y brûle mes rétines pour revoir mon enfance,
Et sans me retourner, je marche doucement.
Si je quittais des yeux, le soleil aveuglant,
D’un geste foudroyant me frapperait l’absence.

Je regarde mes pas effacer mes empreintes.
J’arpente à reculons le cours des heures feintes
Remontons encore un peu
Quelques pas encore.

Alors contre ton corps s’achèvent marche et fièvre,
Et dans mon cou s’écrivent les lettres de tes lèvres.
Alors les yeux au ciel, guéris de leurs brûlures,
Se baignent dans le bleu d’un ciel sans armure.

L’ange trop seul se meurt dans un bleu infini,
Comme cet instant trop court où j’ai croisé tes yeux
Se meurt dans l’infini de ces jours nébuleux
Où seuls mes songes vains me raccrochent à la vie.

dimanche 30 mai 2010

Laisse dormir le monde

D’un monde flasque à l’inertie fainéante s’élève des nuits durant des ronronnements rauques. Il roule lentement dans une nuit pénible, comme roulent les ivrognes le long d’un caniveau. De ce sommeil besogneux montent des longues plaintes, des vapeurs de tortures soufrées et grasses qui expirent par les pores de ce monde fiévreux. Ce sommeil punitif est une thérapie, une peine infligée pour sa propre survie, comme on assommerait un homme dangereux, avant de le droguer pour le neutraliser. De ces sommeils que l’on subit, à quelques pilules de la douleur, ne restent en général que quelques hallucinations torturées, et sur les draps froissés quelques auréoles de sueurs froides. Ainsi glissait le monde, placide dans sa chute libre, s’abîmant avec délectation dans une déchéance douce, édulcorée de morphine.

A sa surface s’agitent inutilement des funambules hagards. Leurs yeux vides sont pleins d’insolentes convictions, d’opulentes aberrations obstruant leur vision. En plein devant eux, vulgaire, la conviction d’être important, et la certitude d’avoir un rôle à jouer. La conviction d’exister par le sens du devoir, d’avoir un destin, de ne pas être insignifiant. Chaque matin ils font quelques pas, et le soir, quand la lumière décline, ils parcourent à nouveau à reculon ces quelques pauvres mètres. Ainsi leur vie oscille, inlassablement, au gré du flux et du reflux de leur ambition et de leur contentement. Lorsque la mort approche, ralentit ce pendule. Et puis elle le saisit, excédée par la vacuité de cette agitation, et le fige à jamais dans la glue l’oubli.
Une main devant les yeux, ils décrivent, de leur voix bien trop forte, avec aplomb le monde qu’ils ne voient pas. Tapissant de miroirs les murs de leur vie, se croyant orateurs, ils sont analphabètes.


Mais toi ne t’en fais pas, laisse dormir le monde. Je te croise souvent derrière le décor. tu y marches avec prudence, tu ne rêves pas. Nous partageons les heures sombres loin des projecteurs. Tu tires quelques ficelles parmi ces lourds pantins, une main se lève, une tête se tourne. Mais les yeux sont vitreux et la main est froide. Ton affection encore trébuche sur un mannequin, et depuis les coulisses tu écoutes parfois les déclarations que te font les souffleurs. Leur livret à la main, ils récitent des promesses qui vont mourir plus loin dans la salle endormie, et toi assise en tailleurs sur quelque haut parleur, tu t’enivres.

Les somnambules ce soir sont tous au cinéma, prisonniers des fauteuil et se gavant d’images. On projette sur leurs paupières des films caloriques qui peinent à combler leur famine d’idées. Bercés par les clichés ils plongent boulimiques dans leurs fantasmes gras. Condamnés sans clémence ils sont à perpétuité des spectateurs éteints.

Mais toi ne t’en fais pas, laisse dormir le monde, derrière la camera, tu peins la vie des autres. Tu cueilles le présent et l’arranges en bouquets. Tu découpes et tu colles les images du réel et soudain sur ta toile apparaît le futur. Des nuits durant tu inventes des aubes possibles, et j’attends chaque matin de découvrir fébrile celle qui fleurira ce jour. Tu caresses l’écran, où se cognent les sots, bernés par l’illusion, et tu les vois tomber, adossée à ce mur qu’ils prennent pour l’horizon. Alors de ta poche tu sors un crayon et sur l’écran tu traces des fenêtres et des portes. Les foules s’y engouffrent, ainsi va le monde, de gouffres en abysses.

Le monde au téléphone laisse des messages impersonnels. Des répondeurs égrainent des mots solitaires qui se noient dans un bruit vague. Ils se moquent des phrases, fiers d’avoir parlé, et se rendorment heureux. Des mots pris par poignées qu’on se jette à l’oreille, comme les enfants se jettent, sur la plage du sable. S’imaginent ils vraiment que des pierres, balancées au hasard s’arrangement harmonieusement en monuments grandioses ? Un à un ils se lèvent, frappés par une idée, et répètent très fort ce qu’ils viennent d’entendre. Les boites vocales affamées se taisent, murées dans le silence. D’autres encore se pendent.

Mais toi ne t’en fais pas, laisse dormir le monde. Et tu tiens dans la main les bandes magnétiques, où viennent expirer ces mots avortés. A travers le plastique transparent de la cassette, tu scrutes les idées. Un à un tu les décolles, tu prends les sons, les mots, les notes, et tu couds lentement des histoires humaines. Seule dans le silence, tu perçois des accords, de lentes mélodies. Tu te balances lentement sur ces cordes sonores, funambule sur l’harmonie tu progresses à pas mesurés. Et peu à peu tu prends confiance, prenant conscience aussi de la fragilité de ton bonheur, de l’improbabilité de ta chance.

Mais la nuit dure encore et pour combien de temps ? Dans le silence, dans la pénombre des coulisses, nous nous regardons calmement, enveloppés par les odeurs douces des nuits d’été.
Bientôt une lumière tranchante fendra les paupières de ce monde endormi. Regretterons nous alors ces instants irréels, où nous vivions ensemble dans un monde qui dort ?

lundi 10 mai 2010

Sur les cendres...

Sur les cendres…

Quelques guerriers hagards marchent les yeux dissous
Sur les ruines fumantes où meurent leurs combats.
De corps inhabités s’échappent en souffles mous
Les odeurs venimeuses de souvenirs ingrats.

Les brumes du passé capturent la lumière
Et les guerriers sans but avancent dans le noir.
Avec le dernier corps tombe aussi le soir,
En un long crépuscule agonise la guerre.

Le corps en rédemption, tremblant de quelque fièvre,
Semble avoir absorbé le chaos des batailles.
De folles rébellions grondent dans les entailles
Qui parcourent les peaux de ces soldats en trève.

Ils marchent sans raison comme ces canards sans tête,
Dans une obstination machinale et abstraite.
La paix sans préavis s’est saisie sans pitié
Des obscures promesses à la guerre chantées.

Les cendres doucement se déposent au sol.
Au cœur des cuirasses tiédit la fièvre folle.
Alors reprend en eux le tambour infernal,
La danse des guerriers, la triste bacchanale.

Sur un rêve achevé s’ouvrent quelques paupières,
L’aube s’est libérée de son drap de poussière.
L’horizon devant eux s’érode sous le vent,
Le futur s’évapore sous le soleil ardent.

Les ruines les plus laides se cachent au fond d’eux
Les vrais champs de bataille sont leurs cœurs balafrés.
Sur les landes blessées, suintant un sang haineux,
Le jour nouveau apporte des aubes délavées.