mardi 11 septembre 2007

Junky

Non vraiment je ne sais pas comment j'en suis arrivé là. Quelle chute, quelle déchéance. J'y pense plus qu'à moi-même, je ne suis plus qu'un besoin. Et la honte n'est plus qu'un lointain souvenir. Elle m'a retenu quelques temps, mais j'ai du finir par le fumer aussi. Les belles volutes de la honte qui part en fumée, je les vois encore se refléter dans mes pupilles dilatées, les regardant rendre l'âme comme un enfant cruel regarde mourir un insecte dont il a arraché les pattes.
J'aimerais pouvoir raconter que j'ai des excuses, ce serait si confortable. Ils doivent avoir l'âme en paix, ceux qui avaient un mobile, un motif, des circonstances atténuantes, que sais-je... Mais moi rien. Pas une réalité à oublier, pas une année à embellir, j'avais tout. Je crois que j'ai vraiment cédé à la volupté, au plaisir. C'est de cela dont j'aurais le plus honte si je me souvenais encore de l'ombre de ce sentiment. J'aurais vraiment pu rester debout comme les autres, les pieds sur terre, la tête sur les épaules. On m'avait donné les armes nécessaires pour un tel combat, et pourtant j'ai déserté. On n'avait aucun prétexte pour me réformer, j'avais l'air tout à fait d'attaque. C'est peut être ce qui m'a perdu. On ne se méfiait pas de ma chute, on ne me surveillait pas, d'escapade en évasion, on a tôt fait de s'écarter définitivement du droit chemin. Un sale gosse en somme, un vilain garçon.
Parfois, pour reposer un peu ma vieille conscience boiteuse, j'imagine un alibi. J'invente des excuses, je m'écris des drames, comme en racontent si souvent ceux qui en sont arrivés à mon stade. Je compose des traumatismes à la hauteur de mes errances actuelles, et je me sens bien. Je me vois, une nuit, me réveillant parmi les éclats de verre scintillants, au milieu d'un épais brouillard d'alcool, apercevant le regard inquisiteur d'un portrait à jamais lacéré. Je me vois rampant vers lui, lui tendant la main, implorant sa clémence, lui promettant le retour des beaux jours, alors que je lui avais tout pris pour une nuit d'ivresse. J'imagine ma fierté s'écoulant au sol, et séchant en écailles répugnantes, et la honte planant sur mon agonie en cercles prémonitoires, puis s'abattant sur moi, et dévorant mon ego.
Alors je me pardonne d'avoir cédé, d'avoir abandonné et d'avoir franchi le pas, et je me délecte de cet instant de faiblesse où l'on passe la frontière des mondes. Cet instant de sublimation, de libération, de transfiguration infâme où l'on se vend. Dépouillé mais riche d'une monnaie sans aucun cours, dans un monde où rien ne s'achète. Tout est volé, volé au monde, à la vie, à la mort. L'illicite est divin, l'interdit tout puissant, et nous tient dans ses griffes. Lui seul décide de relâcher son étreinte de son heureuse victime, qui trébuche alors dans les rocailles, dénudée et écorchée vive, mourante mais plus alerte que jamais.
Bien sûr, je délire, je blasphème, je bafouille avec rage comme un pauvre ivrogne en deçà de toute pitié ! Mais savez vous ce que c'est, que n'être plus qu'un cri ? Déshumanisé, dématérialisé, juste un cri qui hérisse le poil, qui glace le sang, haï par tous ceux qui vous entendent, ceux à qui vous avez volé la paix.
Oui c'est dur, c'est violent, mais c'est inestimable. C'est se jeter dans le vide et croire qu'on flotte sur un air de piano, c'est courir contre un mur de briques et tomber dans un lit de rose, caressé par le satin, enivré par des ballades insolentes de tendresse. C'est le gaz qui fait sauter ma chambre, et derrière les murs calcinés, les prairies parfumées que le vent du soir fait frémir. C'est la fleur blanche et délicate qui vient se pâmer sur l'arbre noir que mon orgueil a calciné, expirant à chacun de ses souffles les senteurs envoûtantes de l'abandon. C'est bien au-delà des mots et c'est là ma ruine, ma misère, mon drame, mon apocalypse!
Comment faire comprendre ce que je ne sais pas décrire ? Ce qui me met dans de tels états de délire que nous ne parlons plus la même langue, que nous n'habitons plus la même planète. Je vous conseillerais bien d'essayer, mais je vais encore passer pour un dépravé, un fléau social contagieux, un bubon solitaire, un rejeton putride, et vous ririez aux éclats, chatouillé de désir et de peur. Car on ne me la fait plus, je les connais les prudes, les chastes, les purs, les sages... Ils n'ont qu'une idée et qu'une lutte : masquer leur repentir, faire taire les pulsions qu'ils ont enterrées vivantes, maquiller les vices de criards outrages !
Oui voyez vous je n'ai plus honte, car je n'ai plus le choix. Je n'ai même plus assez de morale pour nourrir mes regrets faméliques, et je ne pleure pas une larme en les voyant mourir !
Yep, monsieur, je suis un junky, et vous changez de trottoir quand vous voyez débarquer mon insouciance échevelée ! Sachez monsieur, qu'on crève aussi de tristesse, et pas que d'overdose ici bas !
Alors oui vous vous moquez, vous riez jaune du haut de votre esprit sain, et vous me voyez me piquer dès le réveil, me saouler toute la journée, en avaler à tous les repas, et lui donner mes nuits ! Et je vous dis que je ne rate rien et même mon bon monsieur, comme vous avez l'air gris, je vous en donne bien volontiers ! Car c'est moi qui la fais pousser ma came, ma fumette, ma drogue, j'ai besoin de personne.
Elle pousse sur mon balcon et dieu que j'en prends soin de cette saloperie sans laquelle je ne peux plus respirer.
Cette saloperie de beauté, cette chienne de poésie, ce putain d'amour, cette garce de musique qui a remplacé mon sang et que mon cœur propulse, aveuglément, dans tout mon corps et bien au-delà, autour de moi, et qui touchera tous ceux qui m'approcheront.
Je suis jeune, donnez moi la main.
Un petit junky, défoncé d'amour.

Un souffle (Dial up)

Un souffle un jour naquit au creux d'une main tendue
Pour partir à tous vents habiller les cœurs nus.
D'un murmure il chantait à ceux qui n'ont pas cru,
La beauté d'une foi qu'ils n'avaient pas reçue.

Le souffle court, et en sifflant dans le silence
Il fait danser la mer, il fait fleurir les ondes
Il fait frémir les champs pétrifiés par l'absence
Se glisse entre mes lèvres et va pleurer le monde.

Avez-vous déjà pleuré le drame sombre du souffle, qui ne vit qu'en fuyant ? Il est seul, et fatigué de parcourir le monde. Mais le moindre repos l'évapore, il s'arrête et se dissout, s'évanouit et ne reparaît plus. Il dénude, on s'en protège, il décoiffe, on le maudit. Il n'est pas le parfum, il n'est pas la neige, il n'est pas la pluie, il n'est pas la musique... Il n'est rien de tous ces charmes faciles. Il n'est qu'un flux de vie anonyme, un facteur de mouvement, qui catalyse les beautés paresseuses. Il fait danser devant nos yeux passifs les touchants anodins en un ballet splendide, anime en silence le décor immobile, et raconte en murmurant l'histoire du bonheur simple.

Quand le souffle s'envole, loin, trop haut pour moi, sans que j'aie su le retenir, il emporte la lumière, et la nuit est mon dernier souvenir. Le monde semble dormir, le monde semble étouffer, les hommes semblent perdus, les hommes sont pétrifiés. Lui qui faisait le lien, lui qui était vecteur, conscience désincarnée, émissaire modeste et insignifiant, a fait taire les blés frémissants, et a fauché la mer en fleur.

L'élégante demoiselle qui fleurit les roseaux n'a juré à personne sa présence éternelle. Elle caresse une joue d'un frémissement d'aile frêle, envoûte en un éclair, se saisit d'un regard et déjà s'est enfuie. Mais elle a dans sa fuite projeté le regard dans un monde où l'on cherche, un monde où l'on espère, on monde où l'on croit, que sur chaque roseau fleurit une libellule.

Quand le souffle s'en va ne reste qu'un frisson, un souvenir d'émotion, une caresse anodine et inoubliable. Je sens encore longtemps le souffle joueur danser entre mes doigts trop froids. Mon sang se presse encore tout au bout de ma main pour se griser au vent d'une joyeuse inertie. Mais le souffle est parti et mon sang vient à stagner, et je surnage dans des marasmes où les roseaux peinent à se mirer dans une eau opaque et terne.

Heureux ceux qui savent aimer un souffle pour ce qu'il est, sans en vouloir à ses transports. Ceux qui se laissent sculpter par les beautés éphémères et indicibles. Ils portent en eux la chance, la providence. Ils figent les aléatoires merveilleux, comme un paysage de bord de mer fait pousser des arbres tortueux et torturés, pour faire de l'horizon un tableau en feu.

Comme un peintre se laisse impressionner par la magie fugace d'une lumière céleste, et mêle les images aux liants de son cœur, pour nous rendre en savants amalgames des couleurs ineffables qui rayonnent pour des immensités la splendeur d'un instant...
Comme le peintre donc ces être tendres se sont ouverts au chant d'un souffle. Ils n'ont pas crispé leurs paupières sous la beauté mordante du vent d'hivers, ils n'ont pas avorté les larmes qui naissaient de cette étreinte sans corps. Ils ont eu assez de foi en eux pour oser accueillir l'autre dérangeant, l'autre qui n'est pas, qui n'est plus, qui n'est jamais qu'en leur offrande.

Qu'ont-ils reçu du vent sinon la charge de répéter à chacun de leurs pas les mots qu'on leur
souffla, ces mots sans voix qui ne résonnent qu'en eux et qu'ils nous font enfin entendre.
Certaines musiques sont écrites pour les orgues, mais d'autres chants sont plus célestes. Les notes qui font chanter les cœurs en arias divins sont inaudibles à la foule. Les souffles sont des soupirs pour les froids interprètes, ils sont divins cantates pour les Hommes sans vanité qui savent respirer. Ceux là laissent entrer la beauté avant qu'elle ne se dévoile, la couvent et la font éclore, la réconfortent et la réchauffent, et pour un souffle froid qu'ils volent, nous rendent des alizés aux parfums délicats.

Je m'efforce aujourd'hui d'accorder mon âme pour chanter avec justesse la symphonie des souffles qui m'ont un jour croisé. Le souvenir indélébile de leurs caresses disparues habille mes heures de douces étoles de joie, et quand je pense à eux, partis si loin là haut, je me plais à rêver qu'en passant près de moi ils se sentirent aimés.

Fureur, insolence, et transfiguration

Sur le revers de mes paupières, les étoiles se sont consumées. Les yeux clos m'apparaît une chape chaude et moite dont la lourdeur efface l'image des voûtes constellées qui couvraient mon sommeil. Toute une création anarchique et turbulente s'élève en colonnes menaçantes autour de mon territoire, et vient inlassablement s'écraser dans un sourd fracas sur mon front en nage. Une veine palpite péniblement sous ces assauts incessants, mue par le flux troublé d'un sang visqueux.
Le ballet grandiose me renvoie la grandeur de ma chute. La masse incommensurable de ce que j'ai voulu soulever s'abat sur moi en une pluie acre et drue, et je vois passer au coin de mes yeux clos les débris et les ruines du château que j'ai déserté.
Face à moi un néant affolant, un calme geôlier veillant sur mon extinction dans une inertie toxique. Des forces obscures entament une danse macabre célébrant ma capture. Elles prennent des formes qui me hantent, dessinent de leurs vices les images de ce que j'ai perdu.
Pourtant je reste libre, je ne suis qu'allongé. Mais certaines horizontalités miment l'agonie. Le poison est en moi, il est l'engrais de ces images infertiles et coule dans mon corps saturé.
Pourtant je ne suis qu'un jour plus vieux qu'hier, qu'un souffle plus vide, un souffle plus froid. Mais j'ai passé la surface, et me voilà dans un océan glacial à contempler le ciel à travers la glace trouble que l'épuisement a figé. Les ombres distantes du monde extérieur prennent à travers ce prisme des allures étrangères, horrible indifférence du monde qui ne sait pas qu'on a sombré.
Dans ce curieux abandon, des souvenirs fiévreux planant comme une brume, des tourbillons de souffre, de souffrance, alourdissent le ciel, rendent l'air irrespirable. S'échapper, respirer, retrouver l'odeur de l'air frais.
Homme à terre, noué au sol, couve en moi une violence qui a implosé. Mon corps lisse et paisible a démissionné, exilé, très loin des abus où s'exerçait mon influence tyrannique.
Un vague tourbillon l'entraîne dans une danse nauséeuse et le prive de repos. Propulsées dans les flots acides où les murmures sont des cris qui persiflent le mal être naissant de l'impuissance, les forces sont enchaînées dans un cachot rouge et noir.
Les ombres tournoient à mon aplomb comme des rapaces, des migraines tortionnaires m'assaillent, assénant de leurs tambours insupportables de sourdes insultes et de viles calomnies. Rien ne dort dans ce repos, le marais n'a pas de nuit, son trouble luit dans un halo fiévreux. L'essence cherche un échappatoire, recluse elle ne rêve qu'à déclore, et a mûri sa vengeance dans un cocon de sang tiède, attendant de pouvoir s'accrocher au premier rayon pâle qui traversera le plomb, et transpercera les funestes nuées qui recouvrent cette nuit blanche.

Entrouvrir les yeux à nouveau, se défaire des tourbillons hypnotisant, du chant des sirènes de l'oubli. Chercher à travers les noirceurs aveuglantes le rayon que m'envoie une étoile lointaine. J'essaie de le sentir caresser mon épaule, effleurer mon cœur entre les plaies, se frayer un passage entre les lourds météores qui frappent ma poitrine.
Lentement, j'implore les reliquats d'énergie dissous dans mon corps inerte de se rassembler et de suivre ce messager providentiel. Je sens sous ma peau des mouvements frémissants, et de discrets transports interpellent ma conscience comateuse. Je sens en moi valser ces joies embryonnaires, jouant avec la lumière céleste comme s'entrecroisent les doigts des amants émus.
Toute ma vie au bout d'une main, mon bras germe miraculeusement et se tend vers l'étoile du lendemain. Il écarte les marasmes irrespirables qui verrouillaient mon purgatoire, laissant entrevoir l'évidence de l'évasion. L'ailleurs est indécent et objet de toute tentation, chair gourmande que laisse paraître un col entrouvert. L'émoi de la douceur se saisit de mon cœur et fluidifie mon sang. Le plomb est resté au sol, sué qu'il fut par chaque once de moi. Une carcasse au sol est vestige d'un non être notoire, me regarde vaciller, tentant de me tenir debout.
Retrouver la verticalité et ses vertiges, les hauteurs et leurs ivresses. Fouler le sol couvert de rosée, s'abreuver de fraîcheur et d'insolence, sentir ma sève fouetter au-dedans de moi et me gifler comme giflent les embruns. La fraîcheur de la vie matinale me transmet l'apaisement d'un silence à conquérir. Devant moi s'étendent des plaines sauvages, et un étrange instinct me pousse dans le dos.
D'où vient cet impératif, cette pulsion vitale qui me dicte de coloniser des espaces vierges d'émotion, qui me suggère de semer là un sentiment, m'exhorte à la révolte ?
Se libérer et courir loin devant soi, s'échapper, ne plus s'appartenir. Arriver là où la crainte de mes propres limites ne sera qu'un vieux souvenir. Là où je ne verrai plus la carcasse en me retournant, dans ce jardin immatériel où pousse une beauté inépuisable, ce jardin qui ne connaît ni l'obsolescence, ni la flétrissure, ni l'érosion.
Je pars donc sur les ruines toujours fumantes d'un hier perpétuellement dépassé, et plante triomphalement un drapeau de feu, un doigt pointé vers l'horizon où se noient des lumières inconnues, toujours plus chatoyantes que celles qui baignent mes yeux.
Je me dresse et prends de l'altitude, perché sur une la fleur éclose de mes fantasmes, pour sentir l'air frais du renouveau caresser des flancs autrefois las, autrefois écorchés.
Pour sentir mon existence dans un flux qui me contourne et lui faire face, reprendre une route inlassable vers le point d'où vient le vent, le nid où naît la vie.
Combien de renaissances derrière la ride qui encoigne l'œil serein d'un vieux portrait ? Combien de larmes dans ces vallées ont irrigué les rages et les amours, les hivers et les sables ?
S'offrir à la beauté sans pudeur ni précaution, se cambrer de plaisir sous les assauts du monde, perdre ses sens dans le rodéo du monde, mélanger ciel et terre dans un fluide dont la saveur rappellera enfin le goût du songe.
Telle est l'insolence.

Angélique et fantomatique

Alors que les roues froides du train des heures perdues
Martèlent sur les rails leur refrain implacable,
Au rythme de la fuite qui me tire vers hier,
Mon esprit en exil et mon âme captive
Reprennent les arias qui distillent ma vie.
Lorsque mes yeux se closent fleurissent les images
Semées au gré des âges par le son d'un opium
Angélique et fantomatique

La musique du temps, constante et volatile,
Qui frappe sur ma tempe le sceau indélébile
De la fragilité du moindre sentiment
Et fait de chaque seconde un joyau ravissant.


La musique des rires qui s'écoule gaiement
Entre les lèvres roses des enfants de tous âges.
Son souvenir distille les fruits de l'enfleurage
Des instants colorés de la vie au levant.

La musique des larmes qui perlent et qui se brisent
En un tintement sublime affolant de douceur
La tristesse se tait lorsque les pianos pleurent
Et emplissent d'amour les canaux de Venise.


La musique d'un cœur qui pleure des romances,
Entonne des mélopées qui percent les nuages
Et t'offrent le soleil dans son plus beau naufrage,
Ce crépuscule mauve que ton parfum nuance.


La musique de ton nom que le vent me répète,
Et qui berce mes nuits et fait danser mes jours,
Dont les accords fleurissent en roses de velours
Et se fanent en narcisses quand ils quittent ma tête.



Et le silence parfois vient planer sur ma vie,
Charognard assoiffé du sang de mes souffrances.
Le silence qui laisse des orphelins déments,
Prisonniers d'un néant glacial et étouffant.
Egaré en plein cœur d'un dédalle de tourments,
Le silence m'assourdit et injecte en mes veines
Le poison sournois d'états d'âme dissonants
Qui rongent comme un acide les parfums de l'été,
Et précipite l'espoir aux confins de l'oubli,
Dans un monde inhumain, qui étrangle l'écho.

Le jeune homme et la mort

La scène se passe dans un lieu plutôt sombre, un coin apparemment sordide. Un repli de rue oublié, loin du fourmillement de la Vie et à l'abri du jour. Un coin où on est en général seul, car il serait improbable que deux personnes s'y retrouvent par hasard, et encore bien plus inquiétant qu'elles s'y donnent rendez vous. Une dépression urbaine en quelque sorte. Pourtant aujourd'hui un jeune homme attend quelqu'un à cet endroit précis. Au cœur de la ville, mais si isolé qu'on y oublie parfois d'où l'on vient. On sait qu'on y va mais on se demande toujours ce qu'on va y faire. L'heure tourne, le jeune homme tourne en rond, s'agace et maudit les murs si laids qui l'enserrent. Voilà encore du temps perdu, quelqu'un qui veut s'approprier ma liberté en me privant d'espace et de temps. Et qui est elle ? Il ne le sait même pas, il ne se demande même plus (il se l'est auparavant demandé avec une certaine impatience, une certaine curiosité), car pour lui elle n'est à présent qu'énervement, une boule de toupet et d'incorrection qui se croit autorisée par on ne sait quel statut ou on ne sait quel rang à lui prendre un bout de temps qu'il ne récupérera jamais.
Enfin il est là et s'est suffisamment préparé à cette rencontre pour ne pas la louper (on ne sait jamais ce que la Vie vous apporte), malgré l'attente qui le pousse petit à petit hors de lui, il est bien décidé à donner la meilleure image de lui même, et à ne pas passer pour le commun des mortels. Il profite de son isolement forcé pour penser un peu à lui (bien qu'en fait il pense à lui en permanence, mais ça l'apaise et le divertit). Il s'imagine ce qu'il va bien pouvoir dire à la belle inconnue (il l'a déjà aperçue lui semble-t-il, et Dieu qu'elle était belle !), ce qu'elle va penser de lui, ce qui va faire qu'il lui plaira et que peut être elle le choisira. Le plongeon dans ces images a fait tourner l'horloge, et lorsqu'il relève la tête, elle arrive enfin, la silhouette familière et mystérieuse de celle qu'il a rêvée et attendue.
« -Désolée, je suis un peu en retard... d'habitude on ne me le reproche pas trop. On dit qu'il est plus poli d'arriver en retard qu'en avance !
-Oui on dit ça, mais je me demande parfois pourquoi.
-Il se peut et il arrive d'ailleurs fréquemment, que la personne que l'on a projeté de retrouver ait quelque chose à finir. On ne veut pas arriver et la déranger, la couper dans son élan.
-Certes l'intention est louable, mais je vois mal ce que j'aurais pu entreprendre dans cet endroit...
-Tu manques d'imagination ! D'accord l'endroit est laid, mais c'est l'absence qui l'enlaidit.
-Mais mon esprit était tout entier occupé par la pensée de ton attente. Je ne voulais rien entreprendre avant ton arrivée, de peur de ne pouvoir l'achever.
-Tu raisonnes donc à l'envers, toi aussi. Si tout le monde raisonne comme toi il n'est pas surprenant qu'on trouve tant d'endroits morts comme celui là. Les gens y passent et n'y font rien d'autre qu'attendre. Ils ne réalisent pas qu'ils sont les acteurs, et restent idiots en spectateurs devant un décor gris.
-On a peut être mieux à faire pour aujourd'hui que de débattre sur la philosophie urbaine des passants idiots non ? Décidément tu as une drôle d'idée du temps : tu arrives en t'excusant de ton retard et tu ne fais rien pour le rattraper.
-Je vois le temps comme tu vois les couleurs : c'est une représentation, une vue de l'esprit. Tu parles de bleu, de rose, mais l'autre verra peut être du jaune et du vert. Comme on lui aura appris à dire bleu et rose lorsqu'il voit son jaune et son vert, il dira lui aussi bleu et rose. Tu dis une demie heure, je réponds un instant car je vois un instant et qu'on ne m'a rien appris d'autre. Mais je suis d'accord avec toi, changeons de sujet. Si tu as accepté de me voir, c'est que tu as quelque chose de spécial, et j'ai hâte de le découvrir.
-Tu sais je me demande un peu ce que je fais là. J'ai accepté un peu sur un coup de tête, parce que je n'avais rien de mieux à faire, et pas grand chose à perdre non plus a priori. Quoique je commence à me dire que j'ai perdu au minimum une demi heure déjà.
-Je t'en prie remets les choses à leur place. Quelle vie est assez intense pour que la perte d'une demie heure soit un drame irréparable. Et ne me prends pas de haut, tu pourrais perdre beaucoup plus. Je ne sais pas non plus comment tu peux dire que tu es là faute de mieux ! Si je t'ai donné rendez vous aujourd'hui, c'est parce que je pensais que tu étais intéressé. Je ne suis pas née de la dernière pluie, j'ai bien vu comme tu me regardais l'autre jour. Tu ne pouvais pas me quitter des yeux, tu m'appelais du regard ! Comme j'ai vu qu'apparemment tu étais tétanisé à l'idée de m'aborder, je me suis permise de faire le premier pas. Moi non plus je ne veux pas rater une occasion.
-C'est vrai que j'étais comme hypnotisé. D'un seul coup, et parce que tu représentais quelque chose de nouveau pour moi, j'ai pensé que tu étais l'évidence. La solution de tout. Tu sais je n'étais pas très bien l'autre jour. Je pensais qu'en acceptant un rendez vous avec une inconnue, je pourrais commencer quelque chose qui n'aurait rien à voir avec ma Vie.
-Donc je ne suis rien d'autre pour toi qu'un divertissement ? Comme un tricot en quelque sorte, pour te changer les idées ?
-Désolé je parle sans beaucoup de tact, je suis un peu à fleur de peau ces temps ci. Et puis il faut dire que cette attente n'a rien arrangé. Je voulais surtout dire que tu m'intrigues, et même si quelqu'un qui va bien tirerait profit d'une rencontre avec toi. Tu as l'air si différente, si détachée...
-Tu parles de détachement, je parlerais plus de dilution ! Mon existence en elle même n'a pas de sens, elle est diluée dans une sorte d'éternité, et sa densité est insignifiante.
-C'est justement ce qui te rend légère n'est ce pas ? Rien ne semble t'atteindre.
-Es tu sûr de parler en connaissance de cause ? Je t'attire apparemment, et maintenant tu semble m'envier, mais que sais tu de moi ?
-Pas grand chose je l'admets. Dévoile toi un peu... on voit à peine tes yeux. C'est curieux comme leur couleur change, leur expression est éphémère.
-Je te l'ai dit je n'ai pas d'existence propre. Je réponds froidement à ceux qui me parlent mais je n'ai d'autres désirs que les leurs, pas d'autres pensées que les leurs.
-Alors seule tu n'es rien, sans une vie tu n'es rien ?
-Peut être, je ne sais pas. Je ne suis presque jamais seule. Je laisse rarement indifférent ! On m'aime, on m'attend, on me craint, on me maudit, je vis en chacun d'une manière différente. Mais rarement on me comprend. On ne peut pas me comprendre en me cherchant, c'est ridicule !
-Alors moi qui veux te comprendre, te connaître, pourquoi suis-je là ?
-Je ne sais pas, que cherches tu ? Tu m'as dit tout à l'heure que tu cherchais autre chose. Je ne suis pas autre chose car je suis la fin de tout. Tu veux une autre vie ?
-En quelque sorte. Je veux surtout être bien avec ma Vie, d'une manière ou d'une autre. Je veux le renouveau, tu saurais me l'apporter ?
-Non je ne le saurais pas.
-Je ne veux pas grand chose en somme. Des petites choses simples, mais tous les jours. Des dimanches matins, un par semaine ça me suffit tu sais, je ne suis pas très exigeant. Saurais tu me les apporter ?
-Non je ne pense pas non plus
-Je veux juste sortir, écouter et voir, qu'on me réponde et qu'on m'écoute aussi, enfin tu vois juste être présent. Tu saurais me l'apporter ?
-Non mais arrêtes un peu, je crois qu'il faut qu'il faut que tu comprennes une chose c'est que...
-Oh et puis aller courir de temps en temps et voir des lapins ! Tu sais une fois, un soir j'en avais vu plein. On peut dire que ça ne se pose pas de questions un lapin ! Ils passent leur patte derrière leur oreille et hop, ils savent qu'ils existent. Et moi je les regardais comme un con ! C'est tout juste si je passais pas ma patte derrière mon oreille aussi pour répondre mais je ne l'ai pas fait(mais je suis plus aussi souple que quand j'avais huit ans et que je pouvais me ronger les ongles de pied ! J'ai arrêté parce que ma mère trouvait ça crade, et maintenant j'y arrive plus, c'est malin) . Terrible. Tu vois ce que je veux dire !
-Non je comprends pas bien. Tu m'inquiètes un peu là...
-Hmm tout cet air frais dans ma tête ça me donne envie d'un chocolat chaud, pas toi ?
-Heu...
-Non parce que moi j'adore le chocolat chaud, ça me rappelle les goûters quand j'étais petit. On rentrait du bord de mer, tout mouillés, tout salés, et on se posait devant un film avec un chocolat chaud !
-Ecoute toi un peu parler, tu sais à qui tu parles ?
-Mais je disais juste que...
-Oui ça va j'ai compris, je suis pas bouchée, les lapins, le chocolat, il va y avoir comme un problème entre nous je crois.
-Hein ? Moi qui commençais à me sentir à l'aise !
-Non je crois que ça marchera pas pour l'instant entre nous parce que tu en aimes une autre.
-Je n'ai jamais dit une telle chose ! Tu inventes !
-Non je devine. Depuis tout à l'heure de qui parles tu ? De ta chère Vie, de ta Vie adorée. C'est elle que tu attends et que tu aimes, ce n'est pas moi. Alors pour l'instant c'est moi qui perds mon temps. Je crois qu'il vaut mieux qu'on en reste là pour cette fois.
-Tu devrais pas être toujours si fatalitaire !
-Fataliste
-C'est pareil, on s'en fout. Mais bon je ne vais pas te retenir si tu as l'impression de perdre ton temps. Je ne sais pas pourquoi je sens qu'on se reverra.
-C'est probable, en effet, mais en temps voulu cette fois ci. A moins qu'on se croise par hasard.
-Ok on se fera une bouffe alors !
-Non je ne pense pas que tu me reconnaîtras, je change souvent de look. Bon je file j'ai un autre rencard. »

Et pendant que s'éloigne entre les murs trop serrés de l'impasse la sombre silhouette, il rigole en pensant à une famille de belettes dans un jardin public, à un élevage d'autruche, à des batailles de chocolat et bien sûr de chantilly. Le soleil en se couchant parvient à glisser quelques rayons entre les parois grises et délabrées. Le linge blanc qui flotte entre les fenêtres joue avec les lumières jaunes et rouges (ou bleues et roses, on ne sait pas, il ne sait plus en tout cas). Les lueurs vespérales chassent l'ombre de ce recoin, découvrant sur le sol une marelle dessinée à la craie.
-Ouais super !
Et il joue...