jeudi 18 octobre 2007

Epreuve d'artiste (qui voit Ouessant voit son sang)










L’absent gracieux se perd dans le flou d’un visage,
Clouée à cette table, son âme s’évapore
Elle s’éclipse un instant, volage et sans sillage,
Pour retrouver son ombre, qui rêve sur le port.

Les convives conspuent ce rêveur odieux
Sa chaise porte l’ennui, soutient un corps vidé.
Tous les soupirs moqueurs, mistrals exaspérés,
Soufflent sur l’invité, le poussant vers les cieux.

Mais ce vil déserteur est le moindre couard,
Et ses croisades effraient les plus fous chevaliers.
Car prisonnier d’un monde où l’on tue le hasard,
Cet exquis ingénu cultive l’épopée.

Je l’ai vu réussir des travaux insensés,
Prodiges ineffables à vous trancher la foi,
Assis sur son ennui, il laisse tiédir son thé,
Et sirote un projet qui dépasse toute loi.

Je l’ai vu sur le port, attendre les bateaux, attraper en bouquets les cris des mouettes et les chants des marins, pour montrer la Bretagne à tous ses étrangers.

Je l’ai vu au bout du monde, brisant les tempêtes à coup de pinceau, pour cueillir la violence de la beauté brute.

Je l’ai vu faire couler, sur une toile blanche, le sang des marins dont Ouessant se nourrit, comme ceux qui ne savent pas font couler le sable sur leurs cartes postales.

Je l’ai vu noyer le soleil dans des lacs incandescents, et distiller longuement cet élixir du soir, qui apaise nos blessures de son goût de couchant.

Je l’ai vu enfermer un monde dans une bulle, et seul dans cette chambre blanche, faire exploser la bulle et repeindre l’horizon.

Je l’ai vu tracer d’une ligne, l’histoire du tango, le feu de l’Argentine et le parfum des filles, j'ai regardé la ligne se tordre sur mon corps, et je l'ai vue suer.

Je l’ai vu capturer dans mes yeux mon image, et peindre le portrait de l'homme que je serai.

Je l’ai vu traverser toutes les épreuves,

Mais pour lui n’existent

Que les épreuves d’artiste.

lundi 1 octobre 2007

Ceux qui restent


Mes mollets nus étaient mus par un stress insensé, mes souliers vernis battaient le trottoir, bien moins fort que mon cœur qui frappait à ma poitrine, scandant une prière de liberté. Quel devoir infâme, quelle punition innommable je m’étais encore infligée ce soir, en oubliant dans ma case un cahier ou un livre, me condamnant sans appel à retourner en ces lieux où mes effrois germaient. Car je m’étais cru libre, la sonnerie venue, à l’abri des combats qu’on me forçait à livrer contre mes échappées. Et il fallut que je renonce à cette douce quiétude, par ma propre faute, et que je retourne sur le champ de bataille, là où agonisaient mes rêves blessés, molestés par ceux qui se prétendaient mes semblables.

Vraiment, qu’il était pénible, en cette soirée d’automne de 1990, de traverser à contre sens la cour de l’école où germèrent mes premiers cheveux blancs. Ce soir là j’eus préféré être un des anonymes que je distinguais dans ma course, n’importe laquelle de ces silhouettes à peine perçues à travers un rideau de larmes que le vent brestois et ma panique sauvage tissaient à l’unisson. Remontant le flot si doux qui devait me ramener vers la quiétude de mon univers, je parvins à trébucher et à sangloter jusqu’au cahier qui m’avait rendu coupable. Serrant dans mes bras le précieux document, je redescendis les escaliers que je montais cœur et poings serrés chaque matin. J’entendis mes souliers résonner dans le silence des couloirs dénudés, d’où les cris des enfants s’étaient échappés pour se répandre dans la ville. Je m’arrêtai un instant en haut des marches, laissai mon cœur reprendre sa place dans ma poitrine, et ouvris lentement le rideau qui voilait mes yeux.

J’étais resté, j’étais là, quand tout avait quitté. Pour la première fois, j’habitais ces murs qui m’oppressaient au quotidien. D’un pas lent, je descendis les marches, laissant ma main d’enfant glisser sur la rampe de métal grossièrement peinte. Sa froideur répondait à la fièvre qui s’endormait en moi, et absorbait mon effroi. Je posai le pied dans la cour, et pour la première fois, je ressentis l’indicible émotion de ceux qui restent.

Ces lieux qui faisaient chaque jour baisser mes yeux et qui me terraient en moi-même comme dans un gouffre chaud et lugubre, dans lesquels mon existence se résumait à un violent désir de désincarnation, semblaient soudain eux aussi être assujettis aux charmes de l’automne. Il me parut que le charme avait enfin réussi à traverser les grilles de la cour, et dans une stupeur émue, je constatai que ces terres n’étaient pas infertiles à mon bonheur.

Loin des cris moqueurs et des apostrophes belliqueuses, je pouvais tourner sur moi-même, entouré de feuilles mortes, écraser des marrons, regarder l’horizon à l’envers, la tête entre mes jambes, m’accroupir et m’écorcher les mains contre le bitume râpeux, constater avec émerveillement les marques laissées par les gravillons sur mes genoux.

Je traversai la cour dans un état second, comme un roi découvrant son royaume après un long exil. J’étais resté, ils étaient partis, ma perception décorait enfin ces lieux inhumains d’enluminures chatoyantes.

Ce qu’il faut aimer les déserts pour supporter la vie…

Il est des jours où l’on n’est que départ et horizons nouveaux. Où la vie et le mouvement nous apportent en abondance l’air et l’adrénaline, où l’on sent le futur venir à nous. Ces fuites qui laissent nos peines loin derrière nous, ces échappées successives qui nous évaporent… et nous nous désincarnons de tout ce qui nous glace. Assis dans un train, nous regardons loin devant, débarrassés du poids du passé, et l’exil nous fait furtifs. Mais que reste-t-il de nous dans la gare qui s’éloigne, et dans les yeux de ceux que l’on vient d’embrasser ? La lumière qui éclaire nos perspectives nouvelles projette sur ceux qui restent des ombres mystérieuses. La vie ne s’arrête pas lorsque le train s’éloigne.

Il est des jours où l’on reste à quai, et l’on regarde au loin disparaître les lueurs rougeoyantes des wagons qui emportent un cœur vers le futur. Des éclats de vie empreintent des lignes de fuite, et il nous semble que nous nous séparons d’un morceau de nous même. Quelqu’un part, il laisse la froideur d’une bougie qui s’éteint. Dans ce train s’échappe une forme de rêve facile. Les bonheurs faciles que la providence nous avait apportés reprennent leur vol, et les traces des rires insouciants soulignent les contours d’un silence qu’on avait oublié. On reste dans le froid d’un espace désormais trop grand, et l’on se sent trop petit, trop mort pour habiter une gare vide. Les voûtes élancées, les longs quais filiformes, tout s’échappe vers l’avenir, mais ceux qui restent croulent sous le poids d’une mission nouvelle : habiter un présent vidé par l’absence.

Pour vous ce ne sera qu’une gare de passage, vous vous échapperez. Mais tentez de croiser le regard de cette foule solitaire debout au bord du quai. A peine le train parti, leur regard se détourne pudiquement d’un horizon qui leur est interdit, ils semblent perdus, le regard vague. Ils ne regardent nulle part, ils observent en eux ce vide nouveau. Un tout petit être au fond d’un squelette, perdu sous les armatures inhumaines d’une gare désertée.

Il faut parfois aimer les squelettes d’acier pour supporter la vie.

Alors tout peut respirer. Lorsqu’on reste seul, avec pour unique berceuse l’écho de sa voix dans un hall de gare abandonné, on peut rencontrer l’évidence d’un espace à investir. Les lambeaux de soi que les voyageurs ont pu arracher ne nous appartiennent plus, et il faut accepter de bon gré le don qu’on en a fait. Ils s’en feront une écharpe qui les tiendra un temps à l’abri des frissons de la solitude.

Mais ici, au creux de cette immuable éternité que constitue l’antre de notre personne, dans cette pièce que nous habiterons toujours seul, dans le boudoir de notre vie, l’atelier du tisserand peut reprendre son activité intimiste. Ramasser les fils, les arranger à sa manière, faire naître de ces sentiments et de ces matières brutes ce qui nous habillera aux yeux du monde….

Il faut savoir semer, il faut savoir croître, il faut savoir fleurir et parfumer, dans tous les sens, conquérir le vide avant que les parois ne se resserrent. Et le vent chaque année apporte des essences et des pollens nouveaux, créant dans ce jardin qu’on croyait immuable des paysages éphémères. Et chaque saison, les couleurs nouvelles se mêlent au décor précédent, pour peindre chaque fois dans ce jardin secret un portrait plus fidèle, plus riche.

Ceux qui restent apprennent à saisir dans une bourrasque le parfum du bonheur. Ils apprennent à croire que les joies perdues qu’ils rencontrent par hasard leur étaient destinées.

Ceux qui restent regardent passer la vie en souriant, et font naître sur les visages des voyageurs, penchés à la fenêtre, des sourires qui leur ressemblent.

Ceux qui restent sont perméables aux beautés, qu’ils savent fugaces et volatiles, ils attendent que le bonheur se pose sur leur épaule, et le laissent repartir dans le souffle de leur joie de vivre.

Ceux qui restent peuplent les déserts, ils apprennent à vivre avec, à vivre sans, ils apprennent à vivre en somme.

mardi 11 septembre 2007

Junky

Non vraiment je ne sais pas comment j'en suis arrivé là. Quelle chute, quelle déchéance. J'y pense plus qu'à moi-même, je ne suis plus qu'un besoin. Et la honte n'est plus qu'un lointain souvenir. Elle m'a retenu quelques temps, mais j'ai du finir par le fumer aussi. Les belles volutes de la honte qui part en fumée, je les vois encore se refléter dans mes pupilles dilatées, les regardant rendre l'âme comme un enfant cruel regarde mourir un insecte dont il a arraché les pattes.
J'aimerais pouvoir raconter que j'ai des excuses, ce serait si confortable. Ils doivent avoir l'âme en paix, ceux qui avaient un mobile, un motif, des circonstances atténuantes, que sais-je... Mais moi rien. Pas une réalité à oublier, pas une année à embellir, j'avais tout. Je crois que j'ai vraiment cédé à la volupté, au plaisir. C'est de cela dont j'aurais le plus honte si je me souvenais encore de l'ombre de ce sentiment. J'aurais vraiment pu rester debout comme les autres, les pieds sur terre, la tête sur les épaules. On m'avait donné les armes nécessaires pour un tel combat, et pourtant j'ai déserté. On n'avait aucun prétexte pour me réformer, j'avais l'air tout à fait d'attaque. C'est peut être ce qui m'a perdu. On ne se méfiait pas de ma chute, on ne me surveillait pas, d'escapade en évasion, on a tôt fait de s'écarter définitivement du droit chemin. Un sale gosse en somme, un vilain garçon.
Parfois, pour reposer un peu ma vieille conscience boiteuse, j'imagine un alibi. J'invente des excuses, je m'écris des drames, comme en racontent si souvent ceux qui en sont arrivés à mon stade. Je compose des traumatismes à la hauteur de mes errances actuelles, et je me sens bien. Je me vois, une nuit, me réveillant parmi les éclats de verre scintillants, au milieu d'un épais brouillard d'alcool, apercevant le regard inquisiteur d'un portrait à jamais lacéré. Je me vois rampant vers lui, lui tendant la main, implorant sa clémence, lui promettant le retour des beaux jours, alors que je lui avais tout pris pour une nuit d'ivresse. J'imagine ma fierté s'écoulant au sol, et séchant en écailles répugnantes, et la honte planant sur mon agonie en cercles prémonitoires, puis s'abattant sur moi, et dévorant mon ego.
Alors je me pardonne d'avoir cédé, d'avoir abandonné et d'avoir franchi le pas, et je me délecte de cet instant de faiblesse où l'on passe la frontière des mondes. Cet instant de sublimation, de libération, de transfiguration infâme où l'on se vend. Dépouillé mais riche d'une monnaie sans aucun cours, dans un monde où rien ne s'achète. Tout est volé, volé au monde, à la vie, à la mort. L'illicite est divin, l'interdit tout puissant, et nous tient dans ses griffes. Lui seul décide de relâcher son étreinte de son heureuse victime, qui trébuche alors dans les rocailles, dénudée et écorchée vive, mourante mais plus alerte que jamais.
Bien sûr, je délire, je blasphème, je bafouille avec rage comme un pauvre ivrogne en deçà de toute pitié ! Mais savez vous ce que c'est, que n'être plus qu'un cri ? Déshumanisé, dématérialisé, juste un cri qui hérisse le poil, qui glace le sang, haï par tous ceux qui vous entendent, ceux à qui vous avez volé la paix.
Oui c'est dur, c'est violent, mais c'est inestimable. C'est se jeter dans le vide et croire qu'on flotte sur un air de piano, c'est courir contre un mur de briques et tomber dans un lit de rose, caressé par le satin, enivré par des ballades insolentes de tendresse. C'est le gaz qui fait sauter ma chambre, et derrière les murs calcinés, les prairies parfumées que le vent du soir fait frémir. C'est la fleur blanche et délicate qui vient se pâmer sur l'arbre noir que mon orgueil a calciné, expirant à chacun de ses souffles les senteurs envoûtantes de l'abandon. C'est bien au-delà des mots et c'est là ma ruine, ma misère, mon drame, mon apocalypse!
Comment faire comprendre ce que je ne sais pas décrire ? Ce qui me met dans de tels états de délire que nous ne parlons plus la même langue, que nous n'habitons plus la même planète. Je vous conseillerais bien d'essayer, mais je vais encore passer pour un dépravé, un fléau social contagieux, un bubon solitaire, un rejeton putride, et vous ririez aux éclats, chatouillé de désir et de peur. Car on ne me la fait plus, je les connais les prudes, les chastes, les purs, les sages... Ils n'ont qu'une idée et qu'une lutte : masquer leur repentir, faire taire les pulsions qu'ils ont enterrées vivantes, maquiller les vices de criards outrages !
Oui voyez vous je n'ai plus honte, car je n'ai plus le choix. Je n'ai même plus assez de morale pour nourrir mes regrets faméliques, et je ne pleure pas une larme en les voyant mourir !
Yep, monsieur, je suis un junky, et vous changez de trottoir quand vous voyez débarquer mon insouciance échevelée ! Sachez monsieur, qu'on crève aussi de tristesse, et pas que d'overdose ici bas !
Alors oui vous vous moquez, vous riez jaune du haut de votre esprit sain, et vous me voyez me piquer dès le réveil, me saouler toute la journée, en avaler à tous les repas, et lui donner mes nuits ! Et je vous dis que je ne rate rien et même mon bon monsieur, comme vous avez l'air gris, je vous en donne bien volontiers ! Car c'est moi qui la fais pousser ma came, ma fumette, ma drogue, j'ai besoin de personne.
Elle pousse sur mon balcon et dieu que j'en prends soin de cette saloperie sans laquelle je ne peux plus respirer.
Cette saloperie de beauté, cette chienne de poésie, ce putain d'amour, cette garce de musique qui a remplacé mon sang et que mon cœur propulse, aveuglément, dans tout mon corps et bien au-delà, autour de moi, et qui touchera tous ceux qui m'approcheront.
Je suis jeune, donnez moi la main.
Un petit junky, défoncé d'amour.

Un souffle (Dial up)

Un souffle un jour naquit au creux d'une main tendue
Pour partir à tous vents habiller les cœurs nus.
D'un murmure il chantait à ceux qui n'ont pas cru,
La beauté d'une foi qu'ils n'avaient pas reçue.

Le souffle court, et en sifflant dans le silence
Il fait danser la mer, il fait fleurir les ondes
Il fait frémir les champs pétrifiés par l'absence
Se glisse entre mes lèvres et va pleurer le monde.

Avez-vous déjà pleuré le drame sombre du souffle, qui ne vit qu'en fuyant ? Il est seul, et fatigué de parcourir le monde. Mais le moindre repos l'évapore, il s'arrête et se dissout, s'évanouit et ne reparaît plus. Il dénude, on s'en protège, il décoiffe, on le maudit. Il n'est pas le parfum, il n'est pas la neige, il n'est pas la pluie, il n'est pas la musique... Il n'est rien de tous ces charmes faciles. Il n'est qu'un flux de vie anonyme, un facteur de mouvement, qui catalyse les beautés paresseuses. Il fait danser devant nos yeux passifs les touchants anodins en un ballet splendide, anime en silence le décor immobile, et raconte en murmurant l'histoire du bonheur simple.

Quand le souffle s'envole, loin, trop haut pour moi, sans que j'aie su le retenir, il emporte la lumière, et la nuit est mon dernier souvenir. Le monde semble dormir, le monde semble étouffer, les hommes semblent perdus, les hommes sont pétrifiés. Lui qui faisait le lien, lui qui était vecteur, conscience désincarnée, émissaire modeste et insignifiant, a fait taire les blés frémissants, et a fauché la mer en fleur.

L'élégante demoiselle qui fleurit les roseaux n'a juré à personne sa présence éternelle. Elle caresse une joue d'un frémissement d'aile frêle, envoûte en un éclair, se saisit d'un regard et déjà s'est enfuie. Mais elle a dans sa fuite projeté le regard dans un monde où l'on cherche, un monde où l'on espère, on monde où l'on croit, que sur chaque roseau fleurit une libellule.

Quand le souffle s'en va ne reste qu'un frisson, un souvenir d'émotion, une caresse anodine et inoubliable. Je sens encore longtemps le souffle joueur danser entre mes doigts trop froids. Mon sang se presse encore tout au bout de ma main pour se griser au vent d'une joyeuse inertie. Mais le souffle est parti et mon sang vient à stagner, et je surnage dans des marasmes où les roseaux peinent à se mirer dans une eau opaque et terne.

Heureux ceux qui savent aimer un souffle pour ce qu'il est, sans en vouloir à ses transports. Ceux qui se laissent sculpter par les beautés éphémères et indicibles. Ils portent en eux la chance, la providence. Ils figent les aléatoires merveilleux, comme un paysage de bord de mer fait pousser des arbres tortueux et torturés, pour faire de l'horizon un tableau en feu.

Comme un peintre se laisse impressionner par la magie fugace d'une lumière céleste, et mêle les images aux liants de son cœur, pour nous rendre en savants amalgames des couleurs ineffables qui rayonnent pour des immensités la splendeur d'un instant...
Comme le peintre donc ces être tendres se sont ouverts au chant d'un souffle. Ils n'ont pas crispé leurs paupières sous la beauté mordante du vent d'hivers, ils n'ont pas avorté les larmes qui naissaient de cette étreinte sans corps. Ils ont eu assez de foi en eux pour oser accueillir l'autre dérangeant, l'autre qui n'est pas, qui n'est plus, qui n'est jamais qu'en leur offrande.

Qu'ont-ils reçu du vent sinon la charge de répéter à chacun de leurs pas les mots qu'on leur
souffla, ces mots sans voix qui ne résonnent qu'en eux et qu'ils nous font enfin entendre.
Certaines musiques sont écrites pour les orgues, mais d'autres chants sont plus célestes. Les notes qui font chanter les cœurs en arias divins sont inaudibles à la foule. Les souffles sont des soupirs pour les froids interprètes, ils sont divins cantates pour les Hommes sans vanité qui savent respirer. Ceux là laissent entrer la beauté avant qu'elle ne se dévoile, la couvent et la font éclore, la réconfortent et la réchauffent, et pour un souffle froid qu'ils volent, nous rendent des alizés aux parfums délicats.

Je m'efforce aujourd'hui d'accorder mon âme pour chanter avec justesse la symphonie des souffles qui m'ont un jour croisé. Le souvenir indélébile de leurs caresses disparues habille mes heures de douces étoles de joie, et quand je pense à eux, partis si loin là haut, je me plais à rêver qu'en passant près de moi ils se sentirent aimés.

Fureur, insolence, et transfiguration

Sur le revers de mes paupières, les étoiles se sont consumées. Les yeux clos m'apparaît une chape chaude et moite dont la lourdeur efface l'image des voûtes constellées qui couvraient mon sommeil. Toute une création anarchique et turbulente s'élève en colonnes menaçantes autour de mon territoire, et vient inlassablement s'écraser dans un sourd fracas sur mon front en nage. Une veine palpite péniblement sous ces assauts incessants, mue par le flux troublé d'un sang visqueux.
Le ballet grandiose me renvoie la grandeur de ma chute. La masse incommensurable de ce que j'ai voulu soulever s'abat sur moi en une pluie acre et drue, et je vois passer au coin de mes yeux clos les débris et les ruines du château que j'ai déserté.
Face à moi un néant affolant, un calme geôlier veillant sur mon extinction dans une inertie toxique. Des forces obscures entament une danse macabre célébrant ma capture. Elles prennent des formes qui me hantent, dessinent de leurs vices les images de ce que j'ai perdu.
Pourtant je reste libre, je ne suis qu'allongé. Mais certaines horizontalités miment l'agonie. Le poison est en moi, il est l'engrais de ces images infertiles et coule dans mon corps saturé.
Pourtant je ne suis qu'un jour plus vieux qu'hier, qu'un souffle plus vide, un souffle plus froid. Mais j'ai passé la surface, et me voilà dans un océan glacial à contempler le ciel à travers la glace trouble que l'épuisement a figé. Les ombres distantes du monde extérieur prennent à travers ce prisme des allures étrangères, horrible indifférence du monde qui ne sait pas qu'on a sombré.
Dans ce curieux abandon, des souvenirs fiévreux planant comme une brume, des tourbillons de souffre, de souffrance, alourdissent le ciel, rendent l'air irrespirable. S'échapper, respirer, retrouver l'odeur de l'air frais.
Homme à terre, noué au sol, couve en moi une violence qui a implosé. Mon corps lisse et paisible a démissionné, exilé, très loin des abus où s'exerçait mon influence tyrannique.
Un vague tourbillon l'entraîne dans une danse nauséeuse et le prive de repos. Propulsées dans les flots acides où les murmures sont des cris qui persiflent le mal être naissant de l'impuissance, les forces sont enchaînées dans un cachot rouge et noir.
Les ombres tournoient à mon aplomb comme des rapaces, des migraines tortionnaires m'assaillent, assénant de leurs tambours insupportables de sourdes insultes et de viles calomnies. Rien ne dort dans ce repos, le marais n'a pas de nuit, son trouble luit dans un halo fiévreux. L'essence cherche un échappatoire, recluse elle ne rêve qu'à déclore, et a mûri sa vengeance dans un cocon de sang tiède, attendant de pouvoir s'accrocher au premier rayon pâle qui traversera le plomb, et transpercera les funestes nuées qui recouvrent cette nuit blanche.

Entrouvrir les yeux à nouveau, se défaire des tourbillons hypnotisant, du chant des sirènes de l'oubli. Chercher à travers les noirceurs aveuglantes le rayon que m'envoie une étoile lointaine. J'essaie de le sentir caresser mon épaule, effleurer mon cœur entre les plaies, se frayer un passage entre les lourds météores qui frappent ma poitrine.
Lentement, j'implore les reliquats d'énergie dissous dans mon corps inerte de se rassembler et de suivre ce messager providentiel. Je sens sous ma peau des mouvements frémissants, et de discrets transports interpellent ma conscience comateuse. Je sens en moi valser ces joies embryonnaires, jouant avec la lumière céleste comme s'entrecroisent les doigts des amants émus.
Toute ma vie au bout d'une main, mon bras germe miraculeusement et se tend vers l'étoile du lendemain. Il écarte les marasmes irrespirables qui verrouillaient mon purgatoire, laissant entrevoir l'évidence de l'évasion. L'ailleurs est indécent et objet de toute tentation, chair gourmande que laisse paraître un col entrouvert. L'émoi de la douceur se saisit de mon cœur et fluidifie mon sang. Le plomb est resté au sol, sué qu'il fut par chaque once de moi. Une carcasse au sol est vestige d'un non être notoire, me regarde vaciller, tentant de me tenir debout.
Retrouver la verticalité et ses vertiges, les hauteurs et leurs ivresses. Fouler le sol couvert de rosée, s'abreuver de fraîcheur et d'insolence, sentir ma sève fouetter au-dedans de moi et me gifler comme giflent les embruns. La fraîcheur de la vie matinale me transmet l'apaisement d'un silence à conquérir. Devant moi s'étendent des plaines sauvages, et un étrange instinct me pousse dans le dos.
D'où vient cet impératif, cette pulsion vitale qui me dicte de coloniser des espaces vierges d'émotion, qui me suggère de semer là un sentiment, m'exhorte à la révolte ?
Se libérer et courir loin devant soi, s'échapper, ne plus s'appartenir. Arriver là où la crainte de mes propres limites ne sera qu'un vieux souvenir. Là où je ne verrai plus la carcasse en me retournant, dans ce jardin immatériel où pousse une beauté inépuisable, ce jardin qui ne connaît ni l'obsolescence, ni la flétrissure, ni l'érosion.
Je pars donc sur les ruines toujours fumantes d'un hier perpétuellement dépassé, et plante triomphalement un drapeau de feu, un doigt pointé vers l'horizon où se noient des lumières inconnues, toujours plus chatoyantes que celles qui baignent mes yeux.
Je me dresse et prends de l'altitude, perché sur une la fleur éclose de mes fantasmes, pour sentir l'air frais du renouveau caresser des flancs autrefois las, autrefois écorchés.
Pour sentir mon existence dans un flux qui me contourne et lui faire face, reprendre une route inlassable vers le point d'où vient le vent, le nid où naît la vie.
Combien de renaissances derrière la ride qui encoigne l'œil serein d'un vieux portrait ? Combien de larmes dans ces vallées ont irrigué les rages et les amours, les hivers et les sables ?
S'offrir à la beauté sans pudeur ni précaution, se cambrer de plaisir sous les assauts du monde, perdre ses sens dans le rodéo du monde, mélanger ciel et terre dans un fluide dont la saveur rappellera enfin le goût du songe.
Telle est l'insolence.