samedi 30 octobre 2010

Les tendres visages d’un poison violent.

Accumulation de névroses futiles, stupides et potentiellement dangereuses, mais absolument nécessaires à mon existence.

La gorge engoncée dans une cravate noire, étouffant sous un parfum discret et anonyme, transpirant un mauvais café, je parle avec une efficacité stoïque à une assemblée sans couleurs. Sur mon visage défilent des expressions apprises. Mon esprit assemble machinalement des mots et les envoie, à la chaîne, subtilement modulés par des intonations faussement humaines, vers cet auditoire ruminant. Je m’étonne de la pérennité de cette mécanique, qui jour après jour se met en branle, et ne se grippe pas. J’appréhende le dysfonctionnement attendu de cette improbable supercherie. Le masque tiendra-t-il une heure de plus ? Encore cinq minutes, et je pourrai sortir, respirer. Je m’imagine acteur, je m’invente des jeux pour tenir quelques instants de plus. La matinée entière peut être. Et puis parfois, subrepticement, le regard se trouble. Le temps d’aller chercher un document dans ma valise, une expression douloureuse déforme mon visage, je fais mine de ne pas retrouver le document recherché, je gagne vingt secondes sous la table, lâche un soupir, me mords les lèvres, et remonte à la table, impassible et souriant froidement.
Et à la pause, dans les toilettes, je me dévisage, accroché au lavabo. Tremblant sous l’effet du café, j’observe mon visage et je n’ai pas changé. Le masque est transparent, les cernes sont réelles, et ma voix modulée n’avait rien d’humain. Je pense à ma respiration, ma poitrine semble ankylosée.

Je m’efforce d’orner le masque de quelques moues de rigueur. Je le quitte rarement ces derniers jours. Pour la crédibilité de la chose, je le décore. Des sourires et des attentions, des mots d’esprit, des politesses à la pelletée. Parfois même je feins la compassion devant quelque plaignant. Cet apaisement de surface finira peut être par imprégner un peu plus profondément mes chairs…
Je parle de la pluie et du beau temps, et juste sous ma peau, je sens des lames qui tranchent lentement. Et sous mon discours désincarné, je me répète mille arguments pour me convaincre de l’absurdité de mes douleurs. Ils m’apaisent, dix minutes, et puis je les oublie et la lame tranche encore.

Je n’avais pas dormi la nuit précédente. En moi tournait un typhon infatigable, glaçant mes veines, me secouant, éclairant ma chambre de lumières crues et froides. Je me suis retourné des heures durant dans mon lit, prisonnier de mon impuissance comme d‘une camisole.

Mes ébullitions capricieuses n’y firent rien, au matin rien n’avait changé. Etrangler mon oreiller n’avait pas apporté d’amélioration particulière, pas plus d’ailleurs que les morsures répétées dans les draps éventrés. Toujours ce typhon dans mon ventre, et ses cris lancinants qui couvrait mes pensées. Des cris, du silence, quelle est la différence ? Le manque, toujours là, le sommeil en moins, et la rage d’avoir recommencé. La honte de m’être à nouveau infligé, stupidement, cette torture volontaire.

Après quelques luttes, sauvé par l’inconscience et l‘abandon, je parviens à m’endormir paisiblement. Et puis dans la nuit j’ouvre un œil, et il est là au chevet du lit. Observant fixement mon sommeil illusoire, un sourire de dédain au coin des lèvres. Et il s’impose, chassant les rêves doux qui fuient à son approche. Silencieux, les yeux dans mes yeux, le poison est là. Il m’enserre le cœur et dans sa main froide le fait battre. D’abord lentement, puis de plus en plus vite, et sans jamais quitter mon regard.

Mais je me suis levé, automatiquement, hypnotisé par mon poison. J’ai pris mon typhon par la main et nous sommes allés travailler. La routine pour nous deux. Le poison, le typhon, la cravate noire, le masque poli, et le temps passera, trop lentement, distillé… Et dans chaque minute qui coule, ce poison concentré.

Parfois je reste éveillé, chez moi, à mon bureau, au petit matin, scrutant la lune d’un œil anxieux. D’un œil vide et fou sous lequel coulent des cernes profondes et sèches. D’un oeil et qui s ‘exorbite sur un écran qui éclaire mon visage d’une lumière livide.
Je me divertis dans ces rêveries d’une nuit passionnée avec un téléphone, l’allumant toutes les dix minutes, attendant qu’il crache enfin ces quelques mots que j’attends. Je le torture, grattant de mes ongles son écran lisse et mort, le secouant comme mes fièvres me secouent. Plus d’une fois j’ai failli l’exploser contre un mur… Mais il faut préserver la vie des otages dont on espère des aveux…

Ce n’était qu’un exemple, je pourrais en citer cent comme celui-ci. Cent choses dont j’ai besoin, cent choses qui me hantent à me rendre malade, chaque jour. Et chaque jour l’une d’entre elle est si forte qu’elle pénètre chaque cellule de mon organisme. Je la vaincs, au prix de quelques fièvres, et c’est sa sœur qui m’attaque, puis sa fille et puis son ombre. Ainsi passent les jours.

Depuis des années, je m’interdis strictement de grimacer sous la pluie. Chaque averse est prétexte à ce défi puérile. Je traverse, sans expression, et je reste insensible à l’eau qui coule sur mon visage.
Que pourraient quelques rictus contre les éléments ? Un visage déformé est-il moins perméable ou moins sensible ? Je vois dans cette discipline l’embryon d’une victoire sur les douleurs que je subis. Je n’ai pas la même sagesse face aux intempéries qui sévissent sous ma peau.

Ces chemins de croix sont des sentiers cachés, des raccourcis ou des détours, peu importe, que j’empreinte vers le bonheur. Si j’ai tant de peine, est-ce à dire que je monte? Enfant je rêvais des heures durant devant les calvaires de pierre et de dentelle qui fleurissaient dans les landes bretonnes…

Combien de ruines sous le moindre château? Combien de guerres l’ont terrassé? Combien de fois à nouveau fut-il reconstruit, et avec cette obstination maladive et risible, à ce même endroit si vulnérable, où nécessairement l’ennemi reviendra, où il restera la proie facile des boulets lourds et froids…
Ainsi je me reconstruis, des même matériaux si fragiles, perpétuellement. Et sur ce même sol meuble et dans lequel s’enfoncent, lentement mais inexorablement, mes fondations. Je sens sous la plante de mes pieds monter la chaleur de l’enfer. Je garde le nez en l’air, m’étirant comme une guimauve… Toujours les mêmes douleurs, les mêmes questions, les mêmes erreurs, les mêmes errances.




Je me persuade souvent, peut être pour me consoler, qu’il ne pourrait en être autrement. Sans ces névroses et sans ces addictions, qu’adviendrait-il de moi ? Sans ce typhon rugissant dans mes veines, quelle triste brise ferait tourner mon sang ? Là où flotte en général la fragrance étouffante de mes poisons chéris, saurais-je supporter un air pur et frais, aseptisé ?  
Je diminuerais certainement, très lentement, tel une baudruche percée, sans consistance, sans tension, sans pression.

On se dit qu’un jour on s’habituera à ces absences, au vide, au manque, à l’insatisfaction latente. On s’accroche à la conviction que la raison reviendra, qu‘elle croît avec le temps. Que l’adolescence paresseuse ne fait que s’attarder en peu dans un recoin de nous. Un jour certainement, le corps se contentera de peu et l’âme heureuse se complaira dans ses rêves, autant que dans ses souvenirs, et restera sourde au chant de ces mille sirènes.
Mais les jours passent. L’addiction s’amplifie, martelant ses revendications, se débattant, nous prenant en otage.

Mais ce poison c’est moi et rien d‘autre que moi. C’est mon lot, la vie que j’ai reçue et je n‘en aurai d‘autre. Cette faiblesse, c’est moi aussi, cette douleur, c’est la preuve de cette vie.
L’énergie de la chute, me propulse à travers les jours, d’abysses en amours, je tombe encore comme je tombai souvent, avec la plus grande des convictions, avec enthousiasme parfois, avec gourmandise. On me plaint, et surtout on me juge, on me prend en pitié, victime de mon immaturité. Mais jamais je ne me suis plaint de ces poisons là.
J’ai craint oui, et je me suis plaint souvent, lorsque seul au matin, le ventre vide de typhon et le cou déserté par l’odeur des poisons, je me levais trop froid, et que la lune blême me laissait insensible.
Car quand viennent les poisons s’envole aussi mon âme, et apparaissent autour de moi des bonheurs trop intenses pour les raisons trop sages. Alors je vole, dans mon typhon, loin très loin derrière la façade humaine du masque, vers des plaisirs divins que je paye en nuits blanches.

Et ces plaisirs là, ce bonheur là, c’est la joie à laquelle j’ai droit. C’est le bonheur qui m’est alloué. Osez m‘apprendre, si votre temps ne vaut plus guère, à vivre autrement, à aimer autrement.

Voici la vie, cette matière embrasée. Je n’ose l’étouffer. Je m’endors encore dans la noirceur incandescente de mes amours, et à la douleur des nuits d’absence,
Demain leur succèdera une aube souriante, elle aura le visage tendre d’un poison violent.

vendredi 8 octobre 2010

Mémoires d'oreiller

Mémoires d’oreiller

Couplet 1
Au matin tu t’en vas et moi je reste seul
Je regarde le lit que tu viens de quitter,
J’écoute le silence, faisant taire mon orgueil
Dans la tiédeur sans joie des draps ensoleillés.

Chaque nuit dans tes bras me laisse retourné
Tu m’as serré, étreint, embrassé, rejeté.
Ta chaleur doucement quitte la chambre lasse
L’empreinte de ton corps déserte ma surface.

A peine réveillé tu m’as abandonné,
Les yeux à demi clos, et sans rien expliquer
En un juron ou deux, le sort était jeté.

Refrain 1
J’ai pourtant partagé tes joies et tes douleurs,
J’ai senti contre moi couler tes larmes chaudes,
Je caressais tes joues agitées de sanglots !

J’ai compté avec toi les heures des nuits d’angoisse,
Et toi tu m’ignorais, contre moi, sans dormir,
Les yeux fixant le vide et pensant à un autre.

J’ai entendu aussi aux soirs de ton enfance,
Mille contes et histoires et autant de voyages,
Et que nous poursuivions, tous deux, toute la nuit.


Couplet 2
Chaque jour les jurons et le même abandon,
Je hante un lit défait, drapé de souvenirs,
Je attends là comme un con, et sans autre ambition
Je ne t’en veux même pas, et je me fais sourire.

Sans connaître mon crime j’accepte ma peine :
Tes excès, tes départs, ton mépris, ton oubli,
Tout ça m’est bien égal, je connais cette scène
Je connais tes excuses et tes beaux alibis.

Parfois des jours durant tu restais près de moi.
Mais tu n’arrivais pas à feindre le bonheur.
Ce n’était pas ta place, ce n’est pas mon rôle.


Refrain 2 :
J’ai connu des outrages quand tu m’as partagé
Sans un mot j’ai vécu des nuits inavouables
Et puis ta solitude, si cruelle au matin.

Tu revenais vers moi, j’acceptais en silence,
Tu respirais très fort, la tête au creux de moi,
Pour retrouver un peu du parfum de la nuit.

J’ai reçu tes secrets, tes belles confidences,
Si cachées que toi-même tu les as oubliées.
Des « je t’aime » étouffés, des rêves évaporés.

Couplet 3 :

Quand tu n’as plus le choix tu reviens près de moi.
Quand usé, épuisé, tu ne sais où dormir,
Sur mon cœur tu t’effondres et si j’avais des bras,
J’enlacerais ce corps qui ne veut plus souffrir.

J’ai trouvé là ma place parmi d’autres objets,
Avec pour seul espoir des bonheurs éphémères.
Alors secrètement je bénis les hivers
Qui te ramènent au creux de ce grand lit défait.

Un jour enfin tu resteras
Auprès de moi mais ce jour là
Mes tendres soins ne sauront pas
Ranimer ton corps trop froid.


Refrain 3 :
Je me souviens aussi des jours de fortes fièvres,
Ton corps de tout son poids, bouillant et m’écrasant,
Et ta respiration pénible et besogneuse.

J’essayais de t’étreindre, mais toujours sans succès.
A ma douce chaleur tu préférais les drogues,
Tu repartais malade et revenais mourant.

Je me souviens des jeux, et des combats d’enfants
De ton rire léger et qui ne changea pas
De ces folies sans âge auxquelles tu me mêlais.

Epilogue :
Quelques fois nous partions, tu me mettais en boite,
Et puis tu m’arrangeais, tu me voulais plus beau,
Tu me rêvais plus jeune, rebondi comme antan.

Mais bien sûr l’illusion très vite s’effaçait
Mon pauvre vieux sourire venait orner ma face,
De cet air débonnaire qu’ont les vieux oreillers.

Mais va-t-en mon ami, encore ce matin !
Je ne t’en voudrai pas, je ne suis pas tout seul,
Je fréquente en secret un très beau traversin.

vendredi 1 octobre 2010

Les vies brèves

Les vies brèves

Il tortille entre ses doigts un briquet sans valeur. Observant d’un œil anxieux le large boulevard qui s’étale devant lui, son visage se crispe et ses mains s’agitent frénétiquement sur le briquet. Il a toujours détesté les terrasses des cafés parisiens, et ce matin son exaspération se nourrit des clichés réunis à sa table. Rien n’est à sa place. L’air est froid, chargé de quelques courants irrespirables émanant des radiateurs extérieurs. La lumière d’un soleil trop cru se reflète sur la table et l’agresse, ses yeux non plus ne sont pas à leur place dans leur orbite. Il aimerait pouvoir les retourner et regarder l’arrière de son crâne, sombre et tiède.

Cigarette au bec, il soupire avec énervement devant ce café noir ridicule, ce verre d’eau dont il sait déjà qu’il haïra le goût, trop froid, trop fade. Un journal inintéressant déborde de la table, et ses pages tournent, plongeant dans le fond de café brûlant. Toute la frustration de la banalité consciente se mêle à la fraîcheur du matin, pour le saisir à la gorge. Il suit du regard les gens pressés, dont s’échappent quelques vapeurs aseptisées. Il remet puis ôte à nouveau des gants inutiles qui gardent au-dedans le froid de ses mains. Il a déjà fait ce geste quatre fois depuis qu’il s’est assis ce matin. La foule qui se densifie obstrue sa vision, il se contorsionne sur son siège pour observer l’autre côté du boulevard. Rien à faire, l’irritation le baigne.

Le niveau des heures inutiles monte implacablement. Froides, verdâtres, troubles, elles s’infiltraient depuis quelques jours par le moindre interstice de son emploi du temps. Il avait jusqu’alors tenu bon. Mais la brèche semblait aujourd’hui trop largement ouverte, et l’ennui s’engouffrait en lui par vagues déferlantes. Devant ce mur de vide, il baissait les bras.

De l’autre côté de la rue, derrière les caniveaux souillés, derrière les flaques, les bus bruyants et puants, derrière la poussette qui bloque le trottoir et les vieilles qui discutent avec leur caniche, il apercevait la vie. Dans le grand magasin aux vitrines colorées, les sons, les odeurs, les saveurs, les visages et les expressions dansent frénétiquement. Le chaos bien orchestré s’étale en devantures, et la vie vous regarde comme un chiot en cage. Chacun son but, sa mission, tout est aussi évident qu’imprévisible. Lui est là, figé dans les heures inutiles, hypnotisé par l’épilepsie ordinaire du monde.

Il y a goûté, il s’en est gavé, il en est privé.

Pour la première fois il est arrêté, et mène ce matin le combat que ses cauchemars préparaient. Il pourfend le silence. Pas celui du monde, le sien. Bien sûr rien ne fait taire la voix de ses pensées. Mais quelques pensées, aussi révoltées soient-elles, peinent à trouver écho dans ce désert. L’écho pour la survie, le dialogue pour une raison de vivre. Mais lui est plus loin encore.

La journée passe, et il a combattu tout le jour un mal être latent. Certainement une sorte de pancréatite aigue, quelque chose de digestif. Ces douleurs que l’on ressent lorsqu’on a rien à manger, et que l’estomac broie douloureusement et consciencieusement du vide. Il met alors dans ces inflammations toute sa colère impuissante, sa révolte vaine. Si les estomacs vides ne sont guère éloquents, ils savent se faire entendre.

Au jour mourant, son errance le mène à nouveau sur le boulevard. Un dégoût le saisit lorsqu’il aperçoit à nouveau la terrasse du café. Il s’assoit juste à côté, sur le bord du trottoir. A ses pieds voyagent des mégots et des feuilles d’érable. Sur les tables, des journaux trop grands, des cafés trop chauds, des verres d’eau trop froids, des gants inutiles et des briquets de valeur. Il sourit dans son caniveau.
Les couleurs du boulevard dégoulinent et meurent, d’une mort vulgaire, dans les égouts de paris. Elles sommeillent un temps sur le trottoir où la pluie les a charriées, et peu à peu s’éteignent dans la lumière orange et plastique du soleil couchant. La vie s’enfuit aussi, aspirée par la bouche du métro, qui la recrachera au matin. Le boulevard démaquillé reprend son vrai visage, discret et pathétique comme celui d’une grande femme triste, mêlant le gris de la pierre à celui de la nuit.
Sur les vitrines s’abattent en fracas des rideaux de fer. Les visages des poupées se figent. De l’épilepsie joyeuse du matin ne restent que quelques bruits sourds sur le pavé humide. La lumière blafarde des phares des voitures traque les rôdeurs du soir. La vie, à l’aube toute puissante, s’enfuit comme un rat, misérable et honteux.

Des flaques reflètent les néons des enseignes, troublées par quelques pas pressés. Voilà ce qu’il reste de la grande entreprise. Des reflets, des vapeurs, des ombres grises, pas grand-chose de glorieux. Des vitrines, et puis plus rien, des stocks, des boites, des promesses et des souvenirs. Sur la vitre des devantures éteintes, son reflet, fixant la vie blessée sur le trottoir. Il voit passer dans son dos des silhouettes. Il croit reconnaître les acteurs qu’il admirait au matin. Ils vont se démaquiller, leur costume sous le bras, leur masque dans un sac. Mais sous le masque, rien du tout, pas de musique, pas de couleur, pas d’odeur. Une tonalité d’absence. La folie meurt proprement, sans laisser de trace. Et demain tout reprendra, pour des semaines, des mois des années, invariablement. Et les jours s’écouleront, faibles et indistincts, et des vies fatiguées, s’amenuisant au fur et à mesure, disparaîtront sans même qu’on s’en rende compte.

Quelle différence, après tout, dans ces morts là ? Quelle différence entre ces vies ? Il y a les vies longues et diluées, un peu pâles et un peu tièdes, au goût discret, et les courtes et fortes comme ces cafés ridicules, qui se dilueront plus tard peut être dans le souvenir qu’elles laisseront. Sur ces flammes là, trop d’oxygène aura soufflé, et le bois passe trop vite du rouge sang de la passion au gris morne des cendres. Et le monde autour d’elles tiédit au ralenti, s’étouffant dans la fumée des vies brèves.

Dans tous les cas, qu’y a-t-il de plus que cette image dans sa tête et quelques mots pour la décrire ? La vie est un étrange état de délire perméable, de drogue alimentant un complexe mécanisme de représentation. Elle monte en neige, très vite dans nos esprits, et six milliards de centres du monde paradent au centre de six milliards de mondes imaginaires. Et au jour de la fin, la vie montée si haut s’échoue en vaguelette. A peine mouille-t-elle le sable un instant, puis la mort aride en efface les dernières traces.
Et pourtant, cet état de parfaite fragilité, d’insignifiance presque totale, d’illusions violentes et de compréhension si bien feinte par quelques bons acteurs, est une chimère d’une vigueur, d’une force et d’un équilibre parfaitement improbables.

Il avait choisi une vie brève, il voulait aller à l’essentiel et avait toujours été très impatient. Le trivial viendrait plus tard, il l’avait décidé très jeune. L’ennui, la routine, le sommeil, les conventions, il les avait entassés des années durant dans un recoin de la fin de sa vie. Sa raison passait des semaines menottée aux barreaux d’un radiateur, dans sa cave, et le repos tremblait à côté, sur une chaise électrique. Aujourd’hui malheureusement, il lui semblait qu’il avait entassé trop de choses triviales, et que le gros tas d’ennui qui s’élevait devant lui commençait à le submerger. Il n’était pas en colère, ni surpris d’ailleurs. Il savait que ce jour arriverait.

Il entre dans la cave, la porte se referme. Que laisse-t-il derrière lui ? Que reste-t-il devant lui ? Une longue plage de fatigue et de désillusion. Il ignore encore s’il trouvera le courage de la traverser.

Peu importe.

Il y a goûté, il s’en est gavé, il n’a plus faim.

vendredi 27 août 2010

Train de nuit

I
Sur un quai surpeuplé de visages esquissés,
Quelques indifférences se dressent égarées.
Scrutant la fin du monde sur tableaux lumineux,
Les âmes démissionnaires hantent les quais brumeux.
La vie déverse ici son flot de déserteurs.
Ces foules marginales s’évaporent en douceur,
Lorsque soufflent les trains sur ces êtres légers,
Qu’ils envolent très loin de leurs vies périmées.

Je colle mon visage contre la vitre froide. La fatigue est un sifflement amer dans ma tête. Au travers de mes pupilles dilatées, le flot flou des gens s’écoule sans jamais fixer mon regard. Je m’enfonce doucement dans un silence grave. Le bourdonnement incohérent du quai se fait lointain, il résonne pourtant encore dans la carapace parfaitement vide de mon corps. Déjà je n’appartiens plus à ce jour. Pourtant à une vitre de moi, à deux millimètres de verre sale de mon corps, un monde encore survit. Vingt personnes se tiennent là et pourraient caresser mon visage. Mais je n’existe pas, déjà je m’en vais.
Le train brise ses chaînes dans un bruyant effort, et lentement s’extirpe de ce quotidien sombre. Les visages comprimés défilent et se mélangent, ils se diluent en longues traînées sur la vitre. Le train accélère. Je ferme les yeux et j’imagine le monde qui passe et change à la fenêtre. L’ancre est levée, la vie s’ébranle. Quelques vains effets dans un sac, le reste à l’agonie dans un passé sédentaire. La gare rétrécit derrière moi, et le quotidien comprimé étouffe peu à peu dans la gare qui disparaît.
Quelques vapeurs nostalgiques montent dans le crépuscule. Il me semble parfois qu’on appelle mon nom. Je me retourne alors et me penche à la fenêtre. Sur le quai la foule a repris son bourdonnement. La disparition ne sauve pas de l’oubli.
Je m’engouffre avec délectation dans le noir de la nuit, et cri rauque du train étouffe mes pensées.


Le train de nuit roule, implacable,
Ses roues de métal dans la nuit froide
Broient inlassablement le noir des heures,
Il avale, insatiable, la nuit désertique,
Traversant le mur noir qui s’élève devant lui,
Il brise une à une les chaînes du passé.
Il s’élance dans le vide
En chute libre vers des jours incertains
Un vertige délicieux emplit mon corps.
Prisonnier consentant de la fuite du temps,
Je voyage en aveugle
Et je suis l’impuissant témoin
Du combat qui se joue à la frontière des jours.
Des spectres tenaces s’accrochent aux roues du train,
Nous accélérons encore…
Le vent arrache aux spectres des lambeaux translucides
Qui se posent aux branches nues des arbres endormis.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Un sifflement transperce la nuit
« En route ».
Je m’endors

II
Je dors à la dérive sur le temps déchaîné,
Parfois sur un îlot je joue les naufragés.
Je s’éveille en sursaut, et cherche des repères,
Le sol, le ciel, les murs que l’on heurtait naguère,
Mais le décor s’enfuit, et la scène s’échappe
Et on ouvre au hasard une nouvelle trappe,
Vers de nouvelles fièvres et vers d’autres vertiges,
Et le temps accélère, et le rêve nous fige.

Des paupières craintives s’ouvrent sur des landes improbables. On se sent étranger, presque autant que chez soi. Encore quelques kilomètres de rêveries. Il finira par arriver, ce pays familier que l’on reconnaîtra. Reconnaître avant de connaître, croire en l’existence de ce lieu. Il doit forcément y avoir mieux, ailleurs, plus loin et plus tard.
La bande des paysages se déroule toujours. Je cherche les yeux fermés ce passage gracieux, cet air connu que j’ai en tête sans pouvoir l’identifier. Alors je descendrai. Les décors successifs viennent les uns après les autres entourer mon reflet sur la vitre du wagon. Il se pare, sceptique et insatisfait, de forêts et de lacs, de friches industrielles, de villages superficiels et de cités dortoirs.
Les tableaux qui se peignent autour de mes traits éveillent parfois en moi des chimères enterrées. Leurs visages déformés remontent du fond des âges. Parfois c’est une voix, une odeur, anonymes, qui sort de terre et surgit devant moi. Et puis elles retournent mourir dans ma mémoire écorchée.

De port en port, de naufrage en chimère,
Je flotte entre deux vies, porté par des courants oniriques.
Quelques escales folles sur des îles improbables,
Où des mondes impossibles m’assaillent et me saisissent.
Le tremblement, le bercement, les ruades
Les cabrioles, les soupirs, les altercations,
Les langues nouvelles qui jaillissent,
Quand je heurte de nouveaux quais…
La vie froide et sauvage qui lèche les parois métalliques des wagons
Quand nous longeons de trop près des rives habitées…
Au chaud dans mon cocon je me métamorphose, indifférent.
Rien ne rentre, rien ne sort, que quelques impressions éphémères.
Dans la chaleur du train de nuit, un lourd bouillon m’emplit
Et en son sein macère mon essence en renaissance.
Le train de nuit accélère,
D’autres fantômes encore pendent aux arbres noirs,
Je les renie un par un, alors que mon passé s’éloigne,
Et les jette par-dessus bord, découvrant ma peau nue.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Grognant et ruminant
« Plus loin ! ».
Je me rendors


III
Réveil et arrivée
Vers :
Bientôt l’aube se lève sur l’horizon tremblant.
Les vallons escarpés et leurs sommets tranchants
Déchire le ciel noir qui saigne un sang livide.
Dans ces plaies apparaissent des lumières timides,
Des flèches orange et bleues, transpercent mes paupières.
La lumière dévale le long des coteaux clairs
Et rampant jusqu’à moi elle entrouvre mes yeux.
Le train s’immobilise dans un silence pieux.

Voilà donc enfin l’heure, voilà enfin le jour. Je n’ai pas le choix, il me faut descendre et affronter l’aube sauvage. Je pourrais crier, moi que le train accouche, mais en quelle langue dois-je crier ? Et qui pourrait m’entendre… Je n’existe pas encore ici, je n’existe plus là bas. Le monde sous mes yeux a cessé de tourner. La roulette s’arrête et la boule se fige. Voici le nombre gagnant du jour. Impossible de me rappeler ce que j’avais parié.
Je pose un pied sur le quai, le sol ne se dérobe pas, je suis bien arrivé. L’air qui m’enveloppe en brise fraîche confirme la fin de la nuit. Je décroche mes yeux de mes chaussures, et lève la tête. Courageusement je me décide à regarder mon sort nouveau.
Stupeur, quelqu’un sur le quai m’attend, son visage en face du mien apparaît quand je lève les yeux. Il me fixe. Je regarde à droite et à gauche, personne d’autre. Il me regarde bien.
Il me reconnaît… Comment fait-il ? Je ne me connais plus moi-même...
Il me parle à présent, il m’apprend mon nom, il me dit où je suis, il me dit allons y. Dans ses yeux je distingue mon nouveau visage. Je me plais ici, je semble beau et frais. De sa bouche j’entends des mots que j’aurais dit… Nous sommes nous déjà connus ?


J’ai du rêver de lui, son visage est en moi,
Mais au matin je crois il s’enfuyait toujours.
Le train de nuit jamais n’arrivait jusque là,
Et il me ramenait, drogué, dans mon lit vide et froid.
La foule me bouscule, je suis donc éveillé,
On me tire par la main, on rigole on se moque,
Je serre la main amie, endormi, incrédule,
Dans les rues qui sont nées de ce sommeil trop lourd.
Dois-je me forcer à croire que ces joies sont réelles?
Ne lâche pas ma main, tu vas t’évaporer !
Le train de nuit s’endort, épuisé et fumant,
Et ses essieux rougis refroidissent lentement.
Mes joues livides leur volent quelques chaudes couleurs
L’enfance nouvelle me fait le teint joli.
Sur le quai quelqu’un m’attendait.
Faudra-il demain encore partir ?
N’es tu qu’une autre escale ?
Sur le quai retentit une voix métallique.
« Terminus !!! »
Rugit-elle dans un langage universel.

mardi 3 août 2010

Les eaux troubles

Les eaux troubles


L’eau lisse du lac s’ouvre en silence sous la proue de la barque. Le bateau glisse sur la douceur veloutée d’un dimanche de mai. Le vert translucide de la surface se mue en bleu et blanc tremblants sous les rayons frais du soleil.

Autour de l’étang, les saules pleurent et les filles fleurissent. Les ombrelles et les marguerites colorent les berges d’auréoles blanches et rosées. Entre les lèvres d’amants alanguis s’envole doucement la fumée d’un cigare. Elle se fraie un chemin vers le ciel, serpentant un temps entre les branches des saules. Des rayons fauves apparaissent dans l’air trouble, colorant les visages pâles des adolescents. Au centre, le lac, indifférent aux ferveurs juvéniles qui l’entourent, conserve une immobilité froide et placide. Réfléchissant vaguement les amourettes qui se jouent sur ses rives, ses eaux troubles traversent le printemps avec une gravité accusatrice.

Engoncé dans son costume du dimanche, un galant maladroit s’aventure sur l’eau. Sous les ordres d’une intrigante colorée, il rame péniblement. Les yeux fixés sur l’eau sombre, il contemple avec fascination et effroi la rame qui disparaît dans l’onde noire. Son poignet frêle à l’autre bout tremble de trac. Un faux mouvement de sa part condamnerait la pauvre rame à des ténèbres incertaines.

Devant lui, sur l’autre banc, une femme bavarde. Les raisons de sa présence sont à ce jour obscures pour le rameur, dont l’esprit entier est occupé par l’étonnant miroir du lac. La lassitude de l’après midi aura engendré une faiblesse indulgente, la tentation du divertissement, le plaisir de se sentir agréable à une jeune fille… Sans doute un malheureux concours de circonstances dont la créature fardée aura eu le mérite de profiter.

Tentant de se déposer aussi négligemment que joliment sur son frêle banc de bois, elle profite de la distraction de son galérien pour arranger sa désinvolture, froissant ses jupons avec stratégie. Elle ajuste à sa gorge pure un ruban de velours rouge, et sa jeune poitrine palpite sous un bijou nacré. Le fille froide et poudrée, sous les caresses de la lumière du lac, se met soudain à luire. Sa peau rutile et embaume une fraîcheur aussi animale que virginale. Son innocence semble se perdre dans la solitude de cette embarcation, et à ses lèvres rouges perlent déjà les premières gouttes d’un audacieux poison. En gonflant sa gorge elle fixe du regard le maladroit qui la promène. Furtivement leurs yeux se croisent. Pour faire la conversation, il bredouille une ou deux phrases sur le printemps. Elle n’y prête aucune attention. A peine les a-t-il prononcées que la jeune fille se répand en un rire sonore et opulent, rejetant ses anglaises par-dessus ses épaules. Un instant désenchanté par la réaction improbable provoquée par ses paroles, le rameur replonge son regard dans l’eau trouble du lac, et sa main, faisant trembler son bras dans son costume serré, se crispe à nouveau sur la rame.

L’intrigante parle à présent sans discontinuité et avec beaucoup d’excès. Tantôt dramatique, tantôt comique, elle déverse dans la barque un torrent d’émotions artificielles. Ses envolées pathétiques se noient dans le silence environnant. Risquant un geste en dehors du bateau, le jeune homme, tournant presque le dos à sa passagère, se penche par-dessus bord pour observer de plus près l’étonnante surface. Il cale la rame, et alors que l’eau alentours s’immobilise, apparaît dans l’eau le reflet de son visage.



Il ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Quelque chose le dérange. Il ne se reconnaît pas, il lui semble qu’il a dix années de trop, le coup enserré dans cette lavallière. Une expression fausse se veut polie pour la jeune fille bavarde. Ce masque l’horripile.
Il touche de son doigt la surface de l’eau pour retoucher son reflet. Aucune de ces expressions nouvelles ne lui convient. Il ne parvient pas à obtenir un visage honnête. Le sourire, le regard enjoué, tout disparaît lorsque l’eau retrouve son immobilité.
La lame d’argent d’un poisson de rivière traverse sa joue et va se perdre dans la vase. Le flot continu des paroles de l’intrigante perturbe la clarté de l’image. Son agitation incessante trouble son regard dans l’eau. Un insecte flotte à présent sur son œil gauche. Machinalement il se frotte la paupière. L’insecte reprend sa route, l’œil tremble encore.

La barque à la dérive s’est immobilisée sur l’autre rive de l’étang. L’intrigante, stratège comme jamais, décrète avec entrain que l’endroit est parfait pour faire la sieste. Feignant de s’alanguir encore davantage, elle s’étend dans la barque alors qu’un concert de soupirs sensuels s’échappe de son corps en alerte. La déclaration de sieste, curieusement ne calme nullement son initiatrice, qui du fond de la barque fait avec tous ses membres d’immenses gestes. Le jeune homme, épuisé par ses émotions récentes, et heureux de pouvoir enfin mêler galanterie et honnêteté, obéit et s’assoupit bientôt.


Le bavardage de l’extasiée se fait indistinct. Elle parle certainement avec quelque voisine, plantée sur la berge ou sur une autre barque. Les yeux à demi clos, dissous vers le ciel, il se rend invisible aux yeux de sa passagère. Sous les ardeurs du sommeil il s’évapore. Au gré des balancements de la barque, les rayons du soleil jouent entre les branches des saules. Leur reflet dans l’eau illumine le dessous des feuilles. Le lac se projette au ciel, le ciel se projette à la surface du lac. Il flotte quelque part entre les deux.

Entre deux songes il ouvre une paupière. La barque est vide, il est seul. La dame blanche sautille un peu plus loin sur des feuilles des nénuphars. Elle tient son jupon relevé au dessus de ses genoux, et son rire moqueur ricoche à la surface de l’étang. Il se fait plus léger, plus improbable à chaque pas. Des carpes cuivrées jaillissent de l’eau, et saisissent au vol les éclats de voix. La bouche pleine de mots, les carpes rassasiées s’en retournent discuter dans les roseaux. A la surface règne enfin le silence. Le jeune homme referme les yeux, le vent qui souffle sur la lac emporte loin de lui toute forme d’agitation. Il imagine au loin dans les bourrasques les jeunes filles accrochées à leurs ombrelles, survolant les prairies dorées. Enfin un sourire se dessine sur ses lèvres.

Son sommeil est si profond qu’au réveil il lui semble que ses paupières sont collées l’une à l’autre. Un givre blanc étreint ses cils et scelle son regard. Frottant ses yeux du poing, il parvient à décoller ses paupières. Autour de lui un brouillard blanchâtre enveloppe la campagne. L’air blanc et froid qu’il respire lui redonne ses esprits. La barque est encastrée dans l’étang couvert de glace, la fille a disparu. Des pas dans la neige, s’éloignent de l’étang. Il ne reste d’elle qu’une bottine perdue, le talon planté dans la glace.

« On doit être en février. Début mars peut être. Je ne pensais pas dormir aussi longtemps. Ces parties de campagne m’ont toujours épuisé. Cette fille a du parler pendant des mois. Je savais bien que ça ne finirait jamais. Heureusement elle a fini par attraper froid. Il aura fallu un automne et un hiver pour calmer ses fièvres… »

Accoudé au bord de la barque, il observe la glace sombre qui recouvre l’étang. Il y a une sieste à peine, la surface de l’eau était fragile et perturbée, inconstante. La voici paisible et immuable, lisse et forte.

Sous la glace apparaît progressivement un monde verdâtre. Calme et profond, ce théâtre s’anime en silence. Des algues lentes se balancent imperceptiblement. Des poissons contemplatifs rêvent les uns contre les autres.
Il frotte de sa main le miroir pour mieux observer ce monde harmonieux. Il dépose sur la surface un souffle chaud pour tenter d’en enlever le givre. A quatre pattes sur la glace, il suit un poisson d’argent qui file entre les herbes. La glace est pure là bas, parfaitement transparente. Il lui semble qu’il marche sur l’eau, il lui semble qu’il flotte lui aussi entre les roseaux. La frontière entre l’eau et l’air est si fine que le silence a traversé la surface. Il emplit à présent toute la clairière où l’étang dort.

Sur la glace apparaît son visage. Plus de grimace, il est lisse, et ses traits sont détendus. Du bout des doigts il saisit la pellicule de glace sur laquelle son visage est imprimé. Il la décolle délicatement, contemple un instant son bonheur immortalisé, et la pose un peu plus loin dans la neige, sur la berge.
Un autre portrait apparaît sous le premier, un peu plus jeune, un peu plus lisse. Il s’en saisit et le range à côté du premier.
Une à une, il tourne les pages de papier glacé. Sous chaque image il en découvre une autre. Le voici enfant sur ce même lac avec ses parents, ici déjà jeune homme, torse nu dans les prés, ici beau comme une femme triste, songeur dans une foule d’anonymes.
Il empile sur la berge tous ces portraits de lui. Dans son enthousiasme, il ne sent pas mourir le jour, il ne sent pas venir le vent.
Pourtant les bourrasques déjà soufflent sur la glace, qu’elles emportent en flocons légers.
Les photos s’envolent dans la tempête de neige, et vont se planter dans les branches noires des arbres nus de la clairière. Levant enfin les yeux du miroir qui l’avait hypnotisé, il voit au loin son bonheur s’empaler sur les arbres morts. Il se lève pour rattraper les icônes en péril. Mais la glace affinée par la tempête se rompt sous son premier pas.

L’eau glacée le saisit à la gorge comme deux grandes mains très froides.

Il ouvre les yeux, saisit le bord de la barque, se hisse hors de l’eau et reprend sa respiration. Le mois de mai est encore là, dans toute son adolescence. Ce n’était qu’un rêve. Debout dans la barque, perché sur ses bottines ridicules, un rire trop familier éclate au dessus de lui.
« Mon pauvre ami, si l’on ne vous aimait pas pour votre maladresse pour quoi vous aimerait-on ? Vraiment, même le sommeil ne suffit pas à vous protéger de votre gaucherie. Il faut donc qu’une femme vous veille jour et nuit ! Vous êtes la proie d’une gentille rêverie, et vous vous jetez à l’eau pour lui échapper… Où donc courrez vous quand il vous faudra affronter le grand monde ? Pas bien loin mon cher, car heureusement je serai là… »

Accroché au rebord de la barque, il entend désolé, le regard vide, le discours triomphaliste de l’intrigante. Elle ne s’adresse pas à lui. Elle jette ses mots en direction de la foule des belles personnes, qui se dresse pour apprécier sa victoire. Elle ne le regarde pas. Les cheveux plaqués sur les tempes, une algue enroulée autour de son bras droit, il ne fut jamais plus grotesque. Son sang encore glacé par l’hiver de son rêve frappe dans son poing serré. Il sent sa main lâcher le bois humide de la barque.

Lentement il plonge.

Le silence emplit ses oreilles. Les rires moqueurs s’étouffent, la lumière qui le dénonçait s’éclipse derrière les nénuphars. Flottant dans l’eau tranquille de l’étang, il dénoue la lavallière qui lui enserre le cou. Heureux, il ouvre les bras et inspire tout e qu’il peut.
Les eaux troubles s’engouffrent dans ses poumons. Des poissons d’argent le guident parmi les roseaux sauvages. Quelques bulles encore s’échappent de ses vêtements. Un sourire aux lèvres il s’endort.