dimanche 6 septembre 2015

Le parfum des immortelles



Le parfum des immortelles

Chapitre 1: Le serpent.

Ourdi par le silence des jeunes solitudes,
J'arpentais ce désert, entre hier et rien,
Mes peurs et mes erreurs décapitées enfin,
Je reviens libéré vers de neuves Bermudes.

Sentant sous les pieds nus et transpercés d’épines,
Le sable incandescent, mordant de sa douceur,
Les chaires insoumises décorant mon échine,
Je laisse un long sillage de peau et de douleur.

Tournant le dos a l'onde qui digérait mes peines,
Je regarde la terre, de haut, de loin, de bas,
Mais je me suis perdu, en enfer en Éden,
Garçon nu à nouveau, moi vivant hors de moi.

Dans l’océan bleu sang, gisent les herbes folles,
Écrasées dans l étau que forment ciel et mer,
Qui broie tous les bateaux, les oiseaux, l’éphémère,
L'oubli est un trou noir, dont plus rien ne s'envole.

Contemplant le futur avec ses pages vierges,
Enivré des liqueurs trompeuses des possibles,
Je ne vois pas ramper, louchant sur mes chevilles,
Le long serpent de sable, revenant sur la berge,

Le long serpent de mer, le long serpent d'oubli,
Le serpent du passé, s'enroule et me caresse,
Paraît et disparaît, me fait face sans cesse,
Mais les yeux amoureux se trompent d'ennemi.

Le passé m'escalade, s'enroulant à mes pieds,
Le sable fin se glisse entre tissus et cuisse,
J'ignore les écailles du passé congédié,
Dont la langue persifle au creux de l'aine lisse.

Le reptile au poitrail continue sa montée,
Ses yeux vides me fixent, ses crocs me dévisagent,
Il me siffle en des mots que j'avais oublies,
Un poème d'antan écrit dans mon jeune âge.

Quand finit le poème, sort de la gueule ouverte,
Un effluve léger, une larme, une vapeur,
Un rien immatériel qui dans mon nez pénètre,
Un parfum d'immortelles qui m'accroche le cœur.

Que l'on jette a la mer ordures et souvenirs,
Que l'on noie des années, offertes aux ténèbres,
La vie est un serpent, et tout n'est que vertèbres,
Pour moi les immortelles, ne cessant de fleurir.





Chapitre 2 : A fleur de peau.

D'aucuns craignent le soir, aux macabres cortèges,
Je redoute les aubes et leurs rayons tranchants,
Guillotinant les rêves, dénouant les arpèges,
Balafrant de trivial l'harmonie du dormant.

Lumière du matin rend l'air irrespirable,
Le jour aux doigts de fer se chauffe à mes fièvres,
Et rougit sur les braises, sur les dépouilles mièvres,
De contes érotiques, songes inavouables.

J'entends déjà claquer, le pas des heures tristes,
Qui dans leur complet gris frappent a mes tympans,
Attache-caisse au bras, et mes pieds menottant,
Gavant d’anxiolytiques les âmes anarchistes.

Le jour m'arrache au lit, mais dans sa barbarie,
Ne voit pas cette veine, au chevet accrochée,
Et le tuyau se rompt, le fluide est versé,
Vivre encore aujourd'hui sera hémorragie.

Et les aiguilles tournent, remuant le couteau,
Dans la plaie intérieure que le jour a creusée,
Et l'on suit à la trace ce vibrant tombereau,
Que je suis ce matin, marchant vers mon passé.

Et devant mon bureau, juste devant ma tombe,
Alors que mes poumons ne sont que catacombes,
Je glisse une main froide dans la poche profonde,
Ou je veux disparaître loin des yeux du monde.

C'est alors que mes doigts rencontrent le serpent,
Dormant au creux de moi dans un repli du temps,
Au bout de ses crocs blancs perlent son doux venin,
Et des fleurs immortelles resurgit le parfum.

Quand du fond de ma poche sortent mes doigts fleuris,
Couverts de sable blanc et de pétales d'or,
L’océan me submerge, et un souvenir mort,
Fait pousser les vertèbres dans mon dos flétri.

Et le squelette monte comme la marée,
Et mes yeux écumants en vagues se déversent,
Dans la veine tranchée s'engouffre l'eau salée,
Lavant les apparences que le serpent transperce.

Ainsi je dois ma vie aux fleurs assassines,
Qui au cœur du trivial tuent les usurpateurs
Qui autour de mes os ont plongé leurs racines,
Leur parfum à jamais rongera mes tumeurs.




Chapitre 3: Rue de Siam

A la porte des mondes où va mourir la terre,
Une ville engloutie par le temps et la guerre,
Surgissait d'un poème récité en tremblant,
Le premier horizon de mes rêves d'enfant.

Sur les pages meurtries de cet ancien cahier,
Ratures et cicatrices traçaient en déliés
L’écrit indélébile d'un stylo hésitant
Père de mon passé et de mes cheveux blancs.

Sur le papier coulaient des rivières d'histoire,
Des flots de connaissance et des faits dérisoires,
Des détails essentiels construisaient la légende,
Des colons exotiques de cette rue trop grande.

Perdue dans le brouillard, voici la rue de Siam,
Allée monumentale draguant les habitants
Du gris vers un ailleurs ou le regard se pâme,
Entre les grues du port, entre quelques serments.

Coule sur l'avenue un fleuve insolent,
D’être immatériels, d'hommes dépossédés,
Abandonnant espoir et futur dans le vent,
Avant l'embarquement vers la vie d’exilés.

Et en bas de la rue, en face du néant,
Le crachin incessant a dressé un miroir
Des milliers d’étrangers s'y mirent sans s'y voir,
Les embruns dissolvent leurs visages mourants.




Derrière le miroir survivent les légendes,
Celle du roi de Siam et de son éléphant,
Celle de l’écolier et de ses cheveux blancs,
Tous deux semblent venus tout droit de Samarcande.

Arpentant l'avenue, ce long serpent de ville,
Et la main dans la main l’écolier et le roi,
Semaient sur leur passage les graines d'une foi,
Qui fleurirait un jour au gré d'une heure fertile.

Suivant le roi de Siam et humant son sillage,
Et toujours je le suis quand je reviens à Brest,
Les images sont floues mais le parfum me reste,
L’écolier ignorant a traversé les âges.

Qu'apprend-on d’une ville et d'un miroir sans tain ?
D'un roi de pacotille perdu dans le crachin ?
Que derrière le visage que creusent les années,
Survit un horizon, survit la destinée.

L'odeur des immortelles sur mes pas retrouvée,
Descend la rue de Siam et charrie mes pensées,
Et je cours derrière elles, hagard et essoufflé,
Mais les pensées légères déjà sont envolées.

Car dans les rues de Brest, le tonnerre, les chimères,
Dans le vent rien ne dure, tout est a inventer,
La vie des immortelles, une vie éphémère,
Rappelle aux marins le poids de leur passé.

Chapitre 4 : Les indomptables

Quand sur le port de Brest, Narcisse aux yeux mouillés
Fixe d'un regard mort les horizons dissous,
Futurs impressionnistes et lendemains muets,
Se brise le miroir et meurent les reflets fous.

De marais en rivières, les images honnêtes,
Se noient dans les sarcasmes et autres tempêtes,
Agitant la surface des océans futiles,
Qui inondent d'ennui les jardins infertiles.

Mais le tableau maudit, tapis dans le grenier,
Se moque calmement des portraits roturiers,
Peints par les gigolos, artistes corrompus,
Ou par notre fierté, de complexes repue.

Les animaux sauvages, orphelins de la honte,
Attendent patiemment, que Dorian Gray remonte,
Admirer en secret le chef d’œuvre coupable,
Pour lacérer enfin les traits méconnaissables.

Narcisse se penche parmi les nymphéas
Ses vertèbres rampent lentement dans la tourbe,
Le serpent se cabre devant l'onde trouble,
La vérité lourde jamais ne flottera.

Et quand la peau se mire, quand l'image s'admire,
Le squelette s'enfuit vers de profonds abysses,
Emportant avec lui l'or, l'encens et la myrrhe,
Les atours prophétiques fondent dans l'eau lisse.

On garde du cadavre quelques métacarpes,
Volés in extremis au dernier des naufrages,
Et l'on sème les os tout autour du visage,
Survivant sur le lac balafré par les carpes.

Dans ce jardin secret poussent des immortelles,
Des fleurs domestiquées au parfum synthétique,
Cultivées pour nourrir des vies artificielles,
Fertiliser en vain les âmes désertiques.

On ne capture pas le serpent indomptable,
Le reflet sur le lac ou le parfum du temps
Les fleurs immortelles plantées au matin blanc,
Se suicident toujours et meurent loin du sable.




Chapitre 5: La reddition des heures

Ainsi s'en va le fil long et mince du temps,
Par l'aiguille acérée d'un odieux tisserand,
Tiré toujours plus loin et toujours plus fragile,
L'aveugle couturier déploie ses mains agiles.

A travers les vertèbres de lendemains brodés,
Pique la moelle rouge et tache la dentelle,
Le corset de nos heures est de sang maculé
La mort aguicheuse porte sa jarretelle.

Autour du fémur blanc de la faucheuse nue,
S'enroulent les soies bleues des futurs révolus,
Le rouet infernal dans sa valse sans fin
Découd infiniment les heures de satin.

En tirant sur le fil, sur la ligne de fuite,
On porte a ses pieds horizons et falaises,
Derrière le tableau, perspective détruite,
Le néant se prélasse, le vide s'apaise.

Les heures égorgées se vident de leur sang,
Implosent et s’évaporent au bout de notre temps,
Dans ces vastes abysses que l'ennui a creusés,
Le long du gouffre noir marchent les condamnées.

Après ce dernier cap, les dieux ne savent rien,
Quand le temps s'est enfui, heures mortes enfin,
Tristement crucifiées, par ce fil tenues,
Expirent un parfum trop longtemps retenu.

Il faut entendre alors ce chant des heures sombres,
Le ressentir plutôt, car le temps mort se tait,
Les heures se confessent expiant en nombre
Les trahisons sucrées dont elles se gavaient.

Les cantiques se noient quand finit le rivage,
Car le temps des remords lui aussi prend de l'âge,
Au cœur de mon cœur noir je ris des confessions,
Dentelles expiatoires et vaines professions.

Quand l'aiguille acérée transperce le miroir,
Et que le fil d'acier étrangle le serpent,
Heures démissionnaires et années dérisoires,
Se pressent au gibet, les bourreaux suppliant.

Dans cette gravité qui écrase le temps,
A la fin du calvaire des heures torturées,
Des vertèbres légères emplissent le néant,
Et la nuque transpire l'immortalité.



Chapitre 6 : Degenesis.

A l’ombre de la mort où l’espace et le temps
Dans un tombeau ouvert dorment depuis longtemps,
Un calme diluvien règne sur l’existence,
Et sur la création s’abat l’empire des sens.

Quand au bout des choses on fait un pas de plus,
Ne s’ouvre qu’un tunnel où sonne l’angélus.
Le serpent s’y engouffre comme un train de nuit,
Vertèbres orphelines, étranges wagons-lits.

Partant vers le départ, vers le point d’origine,
Convoi mystérieux de voyageurs nus,
L’ultime strip-tease des âmes libertines,
Les conduit vers le temps où le monde n’est plus.

Dieu jardinier, Dieu couturier, paysagiste,
Ton œuvre à rebours lentement défleurit,
Et au pays d’Adam un roi minimaliste,
Efface la genèse que tu accomplis.

Forêts déshabillées se font foules de troncs,
Animaux identiques, fleurs à l’unisson,
Heures géométriques à deux dimensions,
Mesures anarchiques, vecteurs sans directions.

Au bout de ce tunnel désinitiatique,
Comment vêtiras-tu tes jouets mécaniques,
Mannequins d’os et d’or, fantômes de l’Eden,
Quel liquide nouveau coulera dans leurs veines ?

Narcisses sans visage fixant l’horizon,
Et portraits sans âge cherchant une maison,
Rues et ports dépeuplés, attendant l’invasion,
Heures désincarnées tournant à l’obsession.

Dieu jardinier, Dieu couturier, dessinateur,
Comment repeindras-tu ce monde effacé,
Par le temps, par l’alcool, par la mort de ta sœur,
Sauras-tu te passer de ce style pompier ?

A la gare d’arrivée, tout au bout du tunnel,
Que n’auront traversé que choses immortelles,
Reconnaitras-tu le serpent transfiguré,
Et te souviendras-tu du parfum oublié ?

Quand à l’aube nouvelle le soleil renaîtra,
Les arbres vertébraux perceront le ciel bas,
Le serpent portera une peau de dentelle,
Diffusant le subtil parfum des immortelles.





mardi 7 avril 2015

Entre les gouttes

1. Entre les gouttes
Entre les gouttes montaient, ce matin virginal,
Les vapeurs sulfureuses d'une nuit d'agonie,
Qui mourait doucement et glissait vers l'oubli
Parsemant l air trop pur d'un parfum animal.

Souvenirs transpercés, par les gouttes tranchantes,
d'une jeunesse, d'un amour, d'un semblant d'innocence,
Joies diluées dans la pluie de l'aube triste et lente,
des sentiments usés moisissaient en silence.

Dans un deuil élégant, des passants graves et lourds
agressés par les gouttes, agressés par le doute,
Dans un deuil révoltant, des passants au cœur court
Agressés pas le temps, s'exilent sur la route.

Entre les gouttes grises s’évadaient ce matin
Les soldats sans fierté d'un bataillon vaincu
Pauvres oiseaux sans tète combattant leur vécu
Hagards et couards, prisonniers des regards.

L'insu devant, l'oubli derrière, le vide au cœur,
L'obus dessus, la pluie de feu des temps présents,
L'incertitude qui les frappait épargnait le rêveur,
Qui fermait sa fenêtre, lorsque pleurait le temps.


  1. Dans les gouttes
Et dans les gouttes ce matin la,
Novembre élevait ses enfants.

Dans le gris jaune d'un ciel absent,
naissait la beauté du neant,
Le distillat des jours, l'essence des toujours
Changeait la rue en fleuve lent.
L’été mourant et soupirant,
Et son cortège d’endeuillés,
Les joies faciles, ensoleillées
Flottaient un temps puis se noyaient.

Dans les gouttes ce matin la,
Nageait un poison, un soupçon,

L'inconnu qui délave
L'arrogant qui se lève,
L'angoisse dont se gavent
Les meurtriers sans glaive.
Que déversait novembre
Dans cette pluie trop claire,
Qui arrachait des membres
Aux armées les plus fières?

Novembre dans ses larmes,
Pleurait l'acide quotidien,
La plus redoutable des armes,
Le silence, le vide, le rien.

Et le néant pleuvait sur des cranes ouverts,
D’où l’été s’échappait, et où montait l'hiver,
Ces cranes sans idées qui partaient au bureau,
Suppliaient sous la pluie la grâce du bourreau.



  1. Sous les gouttes
Sous les gouttes ce matin la,
Glissait un homme d'un pas lent.
Ses joues coulaient sous les gouttes glacées,
Son visage roulait sous les perles du temps.

Dans les sillons creusés aux berges de ses yeux
Par les années de pluie étiraient son âge,
Dévalaient ce matin en trombe ces orages
Qui gravaient sur son front l'esquisse du mot « adieu ».


Que la vie soit naufrage ou qu'elle soit odyssée,
On se rêve héros, on finit rescapé,
La pluie et les tempêtes, déluges dérisoires
Inondant, endeuillant nos risibles mémoires.

Ce qu'on perd, ce qu'on gagne, en vivant chaque jour,
Un monde qui s'effondre, a chaque instant succombe,
Un autre monde naît, un champ de ruines toujours,
Perpétuel jardin, perpétuelle tombe.

Tu rêves tu soleil dessous ton parapluie,
Ne trouveras pas la paix en évitant la vie.
Lorsque le vent tombe et que sèche la pluie,
S'effrite le passé et le futur s'enfuit.

De quelle matière étanche a ces acides pluies,
Construira-t-on sa vie, de quelle essence pure ?
Nous resterons toujours immigrés du futur,
Les instants, des frontières vers d'inconnus pays.


samedi 8 février 2014

Jardin d'hiver



«  Que sont devenues les fleurs, du temps qui passe,
Que sont devenues les fleurs, du temps passé... »
Quand se perdent au jardin, mes années lasses,
Quand des fleurs n'y restent que senteurs oubliées.


Quelle est la brume bleue, invisible et opaque,
Qui coule sur les jours et recouvre le temps ?
C'est l'odeur du silence, qui flotte dans vent,
Et au matin blafard, l'absence qui attaque.


La nudité émue du jardin écorché
Soupire doucement dans les bras du silence,
A son amant muet, livre ses confidences,
Et dans ces bras discrets, je te revois danser.


Et l'on s'entend valser, dans ce jardin d'hiver.
Quand les chants ont fané, on sent à chaque pas,
L'harmonie se figer, les accords se défaire,
La main du partenaire se meurt entre nos doigts.


Dans le jardin des morts, ou le passé s'enterre,
Des verrous aux paupières, tous les matins tu erres,
La solitude dort, tenant ta main fidèle,
Et sous ta peau transie, brûle l'aube nouvelle.


Et le sol est meurtri comme aux champs de bataille,
Par les assauts du froid, et criblé de mensonges.
Les lames de l'oubli, dessinent leurs entailles,
Mais jamais ne traverse l'armure de tes songes.


Marchant a tes cotés,et ses pas dans les tiens,
Cet artiste maudit, qui sculpte ton destin,
Sur œuvres tu pars, et tes pas dans les siens,
Les yeux fermés tu vois le printemps qu'il te peint.


Tu vois la rose rose, au parfum délicat,
de ces roses anciennes, enfin, tu la revoit,
Tu t 'en souvient plutôt, et ta gorge se serre,
Car il ne reste rien, des roses en hiver.


Et tombent sur tes mains, en flocons gris cendrés,
Les cendres de l'été, les cendres du passé,
Les rires et les couleurs, les cris et les douleurs,
La vie qui inondait, qui souvent faisait peur.


Et puis cesse la neige au jardin incendié,
Le monde redevient ce tableau noir et blanc,
La rose et son parfum regagnent le printemps,
Et tu ouvres les yeux sur ce huit février.


Tu emplis tes poumons, une première fois,
Germant dans le silence, tu reconnais ta voix,
Tu entends ce langage, ces mots évidents,
Ces poèmes dictés par la lenteur des ans.


Alors l'hiver pour toi, ne peut être trop long,
Tu vois aux branches nues s'accrocher les passions,
Tu regardes la vie qui tendrement se rend,
Qui dépose les armes et s'éteint calmement.


Car dans le jardin blanc poussent pendant l'hiver
Des plantes sans racines et aux fruits succulents,
Et dont les floraisons allègent les paupières,
Diluent les horizons, étirent les instants.


Ils vivent très heureux, et en dehors du temps,
Ceux qui aiment l'hiver, et savent encore lui dire,
« Reste, reste toujours, quand le jardin soupire,
En février, je nais, et le futur est blanc ».

dimanche 14 juillet 2013

En attendant la chute

En attendant la chute...

Un jour, un jour de plus à vivre, un jour de plus a traverser... Quelle épreuve, quel gouffre et quel danger pourtant... tant d'oiseaux de proie, tant de ravins et d'autres monstres peuvent séparer deux nuits, combien de chutes entre deux rêves...
Les brumes pourpres qui baignaient mes songes se densifièrent, faisant suffoquer mon subconscient. La cire molle de la nuit, fondue par le jeune soleil de juillet, coulait comme une sueur à mon front. Des tambours de guerre frappaient a mes tempes, distants, se rapprochant inexorablement. Un matin d'été chaud et perturbe, comme des milliards d'autres matins d’été. Un soleil belliqueux, précédé de poussières rouges, soulevait mes paupières au pied de biche, tranchant de ses lames rêches les bras plus ou moins tendres de Morphée.

Mille rêves entrelacés, jungle chimérique parsemée de fleurs rares et toxiques, retiennent entre eux mes cils, scelles, faisant de mes yeux un sanctuaire inviolé, vierge de toute réalité. Mais la terre, reprise par ses vieux démons, se remet a tourner, et fait rouler mes yeux contre les rayons tranchants du soleil levant. La jungle s’écorche et s'effiloche, les derniers songes s'accrochent a mes cils, ils s’étirent a l’extrême, s'allongent et se diluent dans la lumière du jour. La porte tremble, la marée monte, je jour est à ma porte, son bélier de feu ébranle mes paupières. Les rêves déserteurs fuient, sagement, sans honte et sans courage, mon œil nu et sans défense est expose, nu et hagard, lorsque les cils enfin cèdent.

Le jour est rouge et tellurique, c'est un jour titanesque encore dont la nuit vient d'accoucher, un géant ou un avorton, ce n'est pas un beau jour. En longues colonnes noires, la cohorte des heures s’étale devant moi, opulente et défiante, comme autant de légions qu'il me faudra combattre. Tout au bout d'un horizon inaccessible, sourd et dédaigneux, un lourd soleil, noir et poisseux, me fixe de son œil unique. Il est d'un noir brûlant, de ces noirs aveuglants, comme ces métaux attendant la fusion. Le roi porte une couronne de gerbes rouges et jaunes, monstrueux et sceptique. Entre nos trois yeux, un long défi, et une seule obsession. Vaincre le jour, l'achever enfin, refroidir l'ardeur du soleil meurtrier qui pilla mon sommeil.

Il me nargue, il m'intimide, il envoie vers mes yeux des hordes de chevaux flamboyants, aux crins rouges et aux yeux vides. Des chevaux sans matière et sans noblesse, assoiffés de rêve et assoiffés de temps, galopant sans répit dans les jours désertiques. Le tambour méthodique de leurs sabots de fer tremble dans ma poitrine et fait gicler mon sang. Tant de chevaux, tant de dangers, et tout au bout peut être l'improbable victoire, tuer un jour de plus, pour vivre un jour de plus...

Une fois passée l’esbroufe de l’entrée monumentale (car les tyrans sont friands de dramaturgie fantasque), le soleil retint ses chevaux de sa main de rouille, s'assit sur l'horizon, et énonça les règles du combat. Il dissipa les brumes matinales, d'un souffle clair et frais. Les chevaux s'enfuirent, les derniers rêves coururent, affoles, dans les moindres bosquets. Devant moi, au pied de mon lit, s'ouvrait lentement un gouffre sans fond. Le soleil y jeta ses armes, épée et bouclier, il y précipita légions, hordes et cohortes, puis d'un rayon cristallin tira un long fil blanc au travers du gouffre gris.
« Voici ta journée. La nuit, les rêves, le calme et les autres chimères t'attendent de l'autre cote. Traverse le gouffre et je me rendrai, et je te les rendrai. »

Un long jour était donc déroulé devant moi, pale, fragile et incertain, tendu à l’extrême, interminable. Le soleil déjà, de sa lumière acide rongeait le sol sous mes orteils. Le choix n’était plus, le jour ou la mort. J'ignorais comment mourir, et je choisis le jour. La minceur du fil sépara les chairs engourdies de la plante de mes pieds, torturant d'un pas raison et volonté, j’avançai et commençai mon périple.

Un jour seulement, quelques pas sur un fil... et tant de gouffres s'ouvrant, sous chaque pas nouveau...

Devant moi, un horizon brumeux oscillait calmement, comme un océan chaud s’évaporant lentement, et baignant de soleil de sa moiteur trouble. Des couleurs étrangères serpentaient au loin, indistinctes, des lambeaux de mer s’élevaient dans le ciel, des bras de terre s'enroulaient autour de nuages mauves. Les éléments flottaient, en arabesques bouillonnantes, les couleurs cannibales se dévoraient, se recrachaient, se mariaient, et d'un geste brusque se rejetaient. De ces danses tribales naissaient des promesses, des images de lendemains, des cartes du futur. J'orientais ma boussole sur ces routes éphémères, et le nord et le sud purgeaient un long exil. Lorsque l'horizon ment, ne reste que le fil, le fil si mince et pale, des heures immédiates. Et sous mon prochain pas, peut être, une terre.

Un jour seulement, quelques pas sur un fil... et tant d'horizons faux, peints sur des murs de brique...

Délaissant l'horizon, je regardai le fil. A mes pieds, cachés derrière le fil, quelques monstres, rois déchus, vautrés dans leurs regrets, me jetaient des rires gras. Cette cours des profondeurs s’enivrait de gravité, clouée au sol par la lourdeur de leur vocable et plombés par le poids de leurs principes. Souffrant de vertige, ils avaient eux même coupe leurs propres ailes, de peur de s'envoler un jour. Lançant vers le ciel leurs langues salies de perversions, des jets de salive épaisse giclaient a mes chevilles. Je sentais l'odeur âpre des mots trop longtemps tus, l'abjecte moisissure des pensées renfermées, étouffées par le règne tyrannique des frustrations hypocrites. Chancelant sur mon fil, je haïssais et enviais ce peuple décadent. Les lombrics ne craignent pas la chute, rampant loin, très loin, sous la liberté et sous tous ses dangers. Pour se sentir plus grands pour se sentir plus haut, ils creusaient tout autour d'eux des gouffres au fond du gouffre. Alors, sur leurs ersatz de sommets, ils chantaient le pouvoir, et du fond de leur gorge montaient des sons visqueux. Ce mucus paresseux collait a mes semelles et ralentissait mon périple. Mes pieds collaient au fil, ralentissant mes pas. Dans la médiocrité poisseuse de ces marasmes profonds, je perdis un temps et un espoir précieux.

Un jour seulement, quelques pas sur un fil... Et tant de paresseux qui vous collent aux semelles...

J'abandonnai les tréfonds abjectes qui mouraient sous mes pieds. Je laissai mon regard flotter sur la brise fraîche. Au moins je respirais. L'air et ses vagues bleues baignaient mon âme. Mais alors que mes pas approchaient de la douzième heure du jour, les vagues s’agitèrent a la surface de l'air. Tout autour de moi, des oiseaux noirs aux visages familier voletaient narquois. Des clameurs calomnieuses montaient de leurs gosiers, Les plumes de leurs ailes, tachées d'une encre noire, écrivaient des ragots jusque dans mes oreilles. Ils se gargarisaient de ce flot de pamphlets, se posaient devant moi, agrippant le fil de leurs griffes peintes, puis s'envolaient encore, virevoltant autour de moi, mêlant ciel et terre, azure et fange. De cet étrange mixture ils maquillaient leurs yeux, des yeux peints sur le verre des miroirs, si changeants, si cassants. Ils s’éloignent maintenant, formant un « V », celui de vérité ou celui de voleurs... Oiseaux noirs, Cassandres, pourquoi portez vous sur ces masques le visage de mes amis ?
Je poursuis ma route sur le fil de ma vie, fixant mon soleil noir, traînant derrière moi mon nom, suspendu dans le vide, mon nom blessé par leurs becs acerbes, mon nom déjà souillé, de tant de leurs insultes.

Un jour seulement, quelques pas sur un fil.... Et tant d'oiseaux noirs, tant de plumes assassines, tant d'encre à avaler...

Alors que sur mon corps l'encre coulait encore, je vis paraître au loin les premières étoiles. J'avais marché jusqu'au soir, le soleil faiblissait. Son œil rouge tremblait, baigné de larmes d'or. Mais des premières étoiles pleuvaient des chants étranges. Comme autant de sirènes flottant dessus de moi, des anges aux yeux d'opales illuminaient le ciel. Leurs mélopées suffocantes de pitié s'arrachaient mon salut. Rodant, vautours d’ivoire, autour de ma vertu mourante, leurs églises entendaient bien s'arracher les lambeaux de mon intégrité, et festoyer de l'abondant festin de mes juteux péchés. Alors que battaient leurs cloches folles, je levai les yeux au ciel, moi funambule sur le fil des jours. Leurs sourires carnassiers, leurs robes immaculées, s’amoncelaient la haut comme autant de pressages. Le ciel s’alourdissait de leurs prières sombres, comme s'alourdit en été le ciel quand vient l'orage.

Un jour seulement, quelques pas sur un fil... Et tant d'anges désœuvrés assombrissant le ciel...


Il était 21 heures, et le soleil était a l'agonie. Couché sur l'horizon dans un bain de sueurs oranges, il expirait lentement des nuages violets. Mes pieds chancelaient a chaque pas, et je devinais sous mes plantes les stries laissées dans ma peau par le tranchant du fil. Chaque pas, chaque heure, profondément gravé dans une chair épaisse. La crasse a mes chevilles, la boussole brisée gisant dedans ma poche, l'encre noire des oiseaux séchant sur mon corps frêle... Et mon regard, toujours, charmé par les sirènes. Le visage apaisé, bien au delà de l’épuisement, je fixais béat l’immensité du ciel. La lumière froide des astres glissait lentement sous mes yeux brûlés, apaisant les morsures de l’été et du temps. A quelques pas de la nuit, à quelques pas du sommeil, à quelques pas du triomphe.

Mais, toujours, a un souffle de la chute. Un jour seulement, un pas de trop, un œil fermé, un court instant, un pied qui danse trop loin du fil. Et puis tout va si vite. Les étoiles s’éloignent, un peu plus haut encore, le noir du ciel noircit, les oiseaux montent en tourbillons, emportes par ma chute vers d'autres firmaments. Leurs chants deviennent aigus, puis disparaissent. L'horizon bascule, derrière les parois grises du gouffre, et le ciel et la mer, et leurs arabesques trompeuses, dansent dans mes souvenirs. Les rois déchus chantent, sur leurs sommets ridicules, et je tombe, lentement, à cote d'eux. Leur lourde fange aussi, s'envole au loin, avec les oiseaux, les anges et les étoiles. Les parois s’élèvent, vertigineuses, le ciel devient fenêtre, ridicule et étroit.

Et puis, entre mes doigts de pieds, le long des chaires meurtries, je sens monter des couleurs nouvelles. Je tombe à toute allure dans un air frais et noir, mes cheveux dressés sur ma tète, et ce vent abyssal décolle de ma peau l'encre et les autres crasses. Je tombe dans une eau claire, dans une lumière nouvelle, dans des couleurs inconnues. La mer est belle, s'y baignent des étoiles. Les sirènes chantent dans le ciel, je les reconnais. Les rois se meurent et les oiseaux noirs écrivent. De l'autre cote, un soleil pale renaît. Du bout de mon doigt mouille, je trace dans le ciel un fil translucide.

Je le défie. Traverse !


jeudi 20 juin 2013

La plage

La plage.


Un été,
Une plage,
Un soleil, une mer,
Un corps, un cœur,
Un soleil blanc sur une mer rouge,
Un cœur rouge sous un corps blanc.

Le soleil bat au rythme lent des soleils calmes,
Propulsant un sang lourd dans des nuages fins.
C'est un soleil trop plein, qui transperce les âmes,
Déversant dans nos cranes des flots chauds et carmins.

Le cœur brille et rayonne écartant les nuages,
Illuminant un corps baigné de blancheur crue,
Lançant ses rayons chauds à travers la peau nue,
Le cœur cuit lentement les vacanciers volages.

La mer en suffocant transpire son jus bleu,
Fondue et alanguie, naufragée sur le sable,
S’asséchant lentement, soupirant sous un feu,
Éveillant sous sa peau des bouillons improbables.

Le corps huilé ondule, placide et sensuel,
Et sur sa peau luisante se reflète l’été.
En va-et-viens muets, entre vie et sommeil,
Son souffle langoureux berce ces nuits dorées.

Et le soleil s'emballe, aux tourments immatures,
Et le soleil noircit, aux sentiments impurs,
Puis le soleil s’arrête, alors tombe la vie.
Pour l'heure le soleil bat, tout est calme aujourd’hui.

Le cœur traître et menteur, derrière ses brumes grises,
Brûle les innocents que son bel éclat grise,
Et puis le cœur se couche, alors tombe la nuit.
Pour l'heure le cœur brille, tout est calme aujourd'hui.

Parfois la mer exulte, fiévreuse et écumante,
Étrangle ses amants, et les noie dans l'oubli,
Puis la mer refroidit, et vient la mort béante.
Pour l'heure la mer transpire, tout est calme aujourd'hui.

Et le corps devient fier, et de colère il danse,
Alors aucun marin, jamais ne lui survit,
Puis le corps s’évapore, et le désert avance.
Pour l'heure le corps ondule, tout est calme aujourd'hui.

Ni cerveau ni dieu, un cœur et un soleil.
Ni maison ni patrie, un corps et une mer.
Une plage qui les réunit,
Un été qui les fait vivre,
Un corps a la mer,
Un cœur au soleil.
Un cœur rouge sous un corps blanc.
Un soleil blanc sur une mer rouge,
Un corps, un coeur
Un soleil, une mer,
Une plage,

Un été.