Les vies brèves
Il tortille entre ses doigts un briquet sans valeur. Observant d’un œil anxieux le large boulevard qui s’étale devant lui, son visage se crispe et ses mains s’agitent frénétiquement sur le briquet. Il a toujours détesté les terrasses des cafés parisiens, et ce matin son exaspération se nourrit des clichés réunis à sa table. Rien n’est à sa place. L’air est froid, chargé de quelques courants irrespirables émanant des radiateurs extérieurs. La lumière d’un soleil trop cru se reflète sur la table et l’agresse, ses yeux non plus ne sont pas à leur place dans leur orbite. Il aimerait pouvoir les retourner et regarder l’arrière de son crâne, sombre et tiède.
Cigarette au bec, il soupire avec énervement devant ce café noir ridicule, ce verre d’eau dont il sait déjà qu’il haïra le goût, trop froid, trop fade. Un journal inintéressant déborde de la table, et ses pages tournent, plongeant dans le fond de café brûlant. Toute la frustration de la banalité consciente se mêle à la fraîcheur du matin, pour le saisir à la gorge. Il suit du regard les gens pressés, dont s’échappent quelques vapeurs aseptisées. Il remet puis ôte à nouveau des gants inutiles qui gardent au-dedans le froid de ses mains. Il a déjà fait ce geste quatre fois depuis qu’il s’est assis ce matin. La foule qui se densifie obstrue sa vision, il se contorsionne sur son siège pour observer l’autre côté du boulevard. Rien à faire, l’irritation le baigne.
Le niveau des heures inutiles monte implacablement. Froides, verdâtres, troubles, elles s’infiltraient depuis quelques jours par le moindre interstice de son emploi du temps. Il avait jusqu’alors tenu bon. Mais la brèche semblait aujourd’hui trop largement ouverte, et l’ennui s’engouffrait en lui par vagues déferlantes. Devant ce mur de vide, il baissait les bras.
De l’autre côté de la rue, derrière les caniveaux souillés, derrière les flaques, les bus bruyants et puants, derrière la poussette qui bloque le trottoir et les vieilles qui discutent avec leur caniche, il apercevait la vie. Dans le grand magasin aux vitrines colorées, les sons, les odeurs, les saveurs, les visages et les expressions dansent frénétiquement. Le chaos bien orchestré s’étale en devantures, et la vie vous regarde comme un chiot en cage. Chacun son but, sa mission, tout est aussi évident qu’imprévisible. Lui est là, figé dans les heures inutiles, hypnotisé par l’épilepsie ordinaire du monde.
Il y a goûté, il s’en est gavé, il en est privé.
Pour la première fois il est arrêté, et mène ce matin le combat que ses cauchemars préparaient. Il pourfend le silence. Pas celui du monde, le sien. Bien sûr rien ne fait taire la voix de ses pensées. Mais quelques pensées, aussi révoltées soient-elles, peinent à trouver écho dans ce désert. L’écho pour la survie, le dialogue pour une raison de vivre. Mais lui est plus loin encore.
La journée passe, et il a combattu tout le jour un mal être latent. Certainement une sorte de pancréatite aigue, quelque chose de digestif. Ces douleurs que l’on ressent lorsqu’on a rien à manger, et que l’estomac broie douloureusement et consciencieusement du vide. Il met alors dans ces inflammations toute sa colère impuissante, sa révolte vaine. Si les estomacs vides ne sont guère éloquents, ils savent se faire entendre.
Au jour mourant, son errance le mène à nouveau sur le boulevard. Un dégoût le saisit lorsqu’il aperçoit à nouveau la terrasse du café. Il s’assoit juste à côté, sur le bord du trottoir. A ses pieds voyagent des mégots et des feuilles d’érable. Sur les tables, des journaux trop grands, des cafés trop chauds, des verres d’eau trop froids, des gants inutiles et des briquets de valeur. Il sourit dans son caniveau.
Les couleurs du boulevard dégoulinent et meurent, d’une mort vulgaire, dans les égouts de paris. Elles sommeillent un temps sur le trottoir où la pluie les a charriées, et peu à peu s’éteignent dans la lumière orange et plastique du soleil couchant. La vie s’enfuit aussi, aspirée par la bouche du métro, qui la recrachera au matin. Le boulevard démaquillé reprend son vrai visage, discret et pathétique comme celui d’une grande femme triste, mêlant le gris de la pierre à celui de la nuit.
Sur les vitrines s’abattent en fracas des rideaux de fer. Les visages des poupées se figent. De l’épilepsie joyeuse du matin ne restent que quelques bruits sourds sur le pavé humide. La lumière blafarde des phares des voitures traque les rôdeurs du soir. La vie, à l’aube toute puissante, s’enfuit comme un rat, misérable et honteux.
Des flaques reflètent les néons des enseignes, troublées par quelques pas pressés. Voilà ce qu’il reste de la grande entreprise. Des reflets, des vapeurs, des ombres grises, pas grand-chose de glorieux. Des vitrines, et puis plus rien, des stocks, des boites, des promesses et des souvenirs. Sur la vitre des devantures éteintes, son reflet, fixant la vie blessée sur le trottoir. Il voit passer dans son dos des silhouettes. Il croit reconnaître les acteurs qu’il admirait au matin. Ils vont se démaquiller, leur costume sous le bras, leur masque dans un sac. Mais sous le masque, rien du tout, pas de musique, pas de couleur, pas d’odeur. Une tonalité d’absence. La folie meurt proprement, sans laisser de trace. Et demain tout reprendra, pour des semaines, des mois des années, invariablement. Et les jours s’écouleront, faibles et indistincts, et des vies fatiguées, s’amenuisant au fur et à mesure, disparaîtront sans même qu’on s’en rende compte.
Quelle différence, après tout, dans ces morts là ? Quelle différence entre ces vies ? Il y a les vies longues et diluées, un peu pâles et un peu tièdes, au goût discret, et les courtes et fortes comme ces cafés ridicules, qui se dilueront plus tard peut être dans le souvenir qu’elles laisseront. Sur ces flammes là, trop d’oxygène aura soufflé, et le bois passe trop vite du rouge sang de la passion au gris morne des cendres. Et le monde autour d’elles tiédit au ralenti, s’étouffant dans la fumée des vies brèves.
Dans tous les cas, qu’y a-t-il de plus que cette image dans sa tête et quelques mots pour la décrire ? La vie est un étrange état de délire perméable, de drogue alimentant un complexe mécanisme de représentation. Elle monte en neige, très vite dans nos esprits, et six milliards de centres du monde paradent au centre de six milliards de mondes imaginaires. Et au jour de la fin, la vie montée si haut s’échoue en vaguelette. A peine mouille-t-elle le sable un instant, puis la mort aride en efface les dernières traces.
Et pourtant, cet état de parfaite fragilité, d’insignifiance presque totale, d’illusions violentes et de compréhension si bien feinte par quelques bons acteurs, est une chimère d’une vigueur, d’une force et d’un équilibre parfaitement improbables.
Il avait choisi une vie brève, il voulait aller à l’essentiel et avait toujours été très impatient. Le trivial viendrait plus tard, il l’avait décidé très jeune. L’ennui, la routine, le sommeil, les conventions, il les avait entassés des années durant dans un recoin de la fin de sa vie. Sa raison passait des semaines menottée aux barreaux d’un radiateur, dans sa cave, et le repos tremblait à côté, sur une chaise électrique. Aujourd’hui malheureusement, il lui semblait qu’il avait entassé trop de choses triviales, et que le gros tas d’ennui qui s’élevait devant lui commençait à le submerger. Il n’était pas en colère, ni surpris d’ailleurs. Il savait que ce jour arriverait.
Il entre dans la cave, la porte se referme. Que laisse-t-il derrière lui ? Que reste-t-il devant lui ? Une longue plage de fatigue et de désillusion. Il ignore encore s’il trouvera le courage de la traverser.
Peu importe.
Il y a goûté, il s’en est gavé, il n’a plus faim.
vendredi 1 octobre 2010
vendredi 27 août 2010
Train de nuit
I
Sur un quai surpeuplé de visages esquissés,
Quelques indifférences se dressent égarées.
Scrutant la fin du monde sur tableaux lumineux,
Les âmes démissionnaires hantent les quais brumeux.
La vie déverse ici son flot de déserteurs.
Ces foules marginales s’évaporent en douceur,
Lorsque soufflent les trains sur ces êtres légers,
Qu’ils envolent très loin de leurs vies périmées.
Je colle mon visage contre la vitre froide. La fatigue est un sifflement amer dans ma tête. Au travers de mes pupilles dilatées, le flot flou des gens s’écoule sans jamais fixer mon regard. Je m’enfonce doucement dans un silence grave. Le bourdonnement incohérent du quai se fait lointain, il résonne pourtant encore dans la carapace parfaitement vide de mon corps. Déjà je n’appartiens plus à ce jour. Pourtant à une vitre de moi, à deux millimètres de verre sale de mon corps, un monde encore survit. Vingt personnes se tiennent là et pourraient caresser mon visage. Mais je n’existe pas, déjà je m’en vais.
Le train brise ses chaînes dans un bruyant effort, et lentement s’extirpe de ce quotidien sombre. Les visages comprimés défilent et se mélangent, ils se diluent en longues traînées sur la vitre. Le train accélère. Je ferme les yeux et j’imagine le monde qui passe et change à la fenêtre. L’ancre est levée, la vie s’ébranle. Quelques vains effets dans un sac, le reste à l’agonie dans un passé sédentaire. La gare rétrécit derrière moi, et le quotidien comprimé étouffe peu à peu dans la gare qui disparaît.
Quelques vapeurs nostalgiques montent dans le crépuscule. Il me semble parfois qu’on appelle mon nom. Je me retourne alors et me penche à la fenêtre. Sur le quai la foule a repris son bourdonnement. La disparition ne sauve pas de l’oubli.
Je m’engouffre avec délectation dans le noir de la nuit, et cri rauque du train étouffe mes pensées.
Le train de nuit roule, implacable,
Ses roues de métal dans la nuit froide
Broient inlassablement le noir des heures,
Il avale, insatiable, la nuit désertique,
Traversant le mur noir qui s’élève devant lui,
Il brise une à une les chaînes du passé.
Il s’élance dans le vide
En chute libre vers des jours incertains
Un vertige délicieux emplit mon corps.
Prisonnier consentant de la fuite du temps,
Je voyage en aveugle
Et je suis l’impuissant témoin
Du combat qui se joue à la frontière des jours.
Des spectres tenaces s’accrochent aux roues du train,
Nous accélérons encore…
Le vent arrache aux spectres des lambeaux translucides
Qui se posent aux branches nues des arbres endormis.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Un sifflement transperce la nuit
« En route ».
Je m’endors
II
Je dors à la dérive sur le temps déchaîné,
Parfois sur un îlot je joue les naufragés.
Je s’éveille en sursaut, et cherche des repères,
Le sol, le ciel, les murs que l’on heurtait naguère,
Mais le décor s’enfuit, et la scène s’échappe
Et on ouvre au hasard une nouvelle trappe,
Vers de nouvelles fièvres et vers d’autres vertiges,
Et le temps accélère, et le rêve nous fige.
Des paupières craintives s’ouvrent sur des landes improbables. On se sent étranger, presque autant que chez soi. Encore quelques kilomètres de rêveries. Il finira par arriver, ce pays familier que l’on reconnaîtra. Reconnaître avant de connaître, croire en l’existence de ce lieu. Il doit forcément y avoir mieux, ailleurs, plus loin et plus tard.
La bande des paysages se déroule toujours. Je cherche les yeux fermés ce passage gracieux, cet air connu que j’ai en tête sans pouvoir l’identifier. Alors je descendrai. Les décors successifs viennent les uns après les autres entourer mon reflet sur la vitre du wagon. Il se pare, sceptique et insatisfait, de forêts et de lacs, de friches industrielles, de villages superficiels et de cités dortoirs.
Les tableaux qui se peignent autour de mes traits éveillent parfois en moi des chimères enterrées. Leurs visages déformés remontent du fond des âges. Parfois c’est une voix, une odeur, anonymes, qui sort de terre et surgit devant moi. Et puis elles retournent mourir dans ma mémoire écorchée.
De port en port, de naufrage en chimère,
Je flotte entre deux vies, porté par des courants oniriques.
Quelques escales folles sur des îles improbables,
Où des mondes impossibles m’assaillent et me saisissent.
Le tremblement, le bercement, les ruades
Les cabrioles, les soupirs, les altercations,
Les langues nouvelles qui jaillissent,
Quand je heurte de nouveaux quais…
La vie froide et sauvage qui lèche les parois métalliques des wagons
Quand nous longeons de trop près des rives habitées…
Au chaud dans mon cocon je me métamorphose, indifférent.
Rien ne rentre, rien ne sort, que quelques impressions éphémères.
Dans la chaleur du train de nuit, un lourd bouillon m’emplit
Et en son sein macère mon essence en renaissance.
Le train de nuit accélère,
D’autres fantômes encore pendent aux arbres noirs,
Je les renie un par un, alors que mon passé s’éloigne,
Et les jette par-dessus bord, découvrant ma peau nue.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Grognant et ruminant
« Plus loin ! ».
Je me rendors
III
Réveil et arrivée
Vers :
Bientôt l’aube se lève sur l’horizon tremblant.
Les vallons escarpés et leurs sommets tranchants
Déchire le ciel noir qui saigne un sang livide.
Dans ces plaies apparaissent des lumières timides,
Des flèches orange et bleues, transpercent mes paupières.
La lumière dévale le long des coteaux clairs
Et rampant jusqu’à moi elle entrouvre mes yeux.
Le train s’immobilise dans un silence pieux.
Voilà donc enfin l’heure, voilà enfin le jour. Je n’ai pas le choix, il me faut descendre et affronter l’aube sauvage. Je pourrais crier, moi que le train accouche, mais en quelle langue dois-je crier ? Et qui pourrait m’entendre… Je n’existe pas encore ici, je n’existe plus là bas. Le monde sous mes yeux a cessé de tourner. La roulette s’arrête et la boule se fige. Voici le nombre gagnant du jour. Impossible de me rappeler ce que j’avais parié.
Je pose un pied sur le quai, le sol ne se dérobe pas, je suis bien arrivé. L’air qui m’enveloppe en brise fraîche confirme la fin de la nuit. Je décroche mes yeux de mes chaussures, et lève la tête. Courageusement je me décide à regarder mon sort nouveau.
Stupeur, quelqu’un sur le quai m’attend, son visage en face du mien apparaît quand je lève les yeux. Il me fixe. Je regarde à droite et à gauche, personne d’autre. Il me regarde bien.
Il me reconnaît… Comment fait-il ? Je ne me connais plus moi-même...
Il me parle à présent, il m’apprend mon nom, il me dit où je suis, il me dit allons y. Dans ses yeux je distingue mon nouveau visage. Je me plais ici, je semble beau et frais. De sa bouche j’entends des mots que j’aurais dit… Nous sommes nous déjà connus ?
J’ai du rêver de lui, son visage est en moi,
Mais au matin je crois il s’enfuyait toujours.
Le train de nuit jamais n’arrivait jusque là,
Et il me ramenait, drogué, dans mon lit vide et froid.
La foule me bouscule, je suis donc éveillé,
On me tire par la main, on rigole on se moque,
Je serre la main amie, endormi, incrédule,
Dans les rues qui sont nées de ce sommeil trop lourd.
Dois-je me forcer à croire que ces joies sont réelles?
Ne lâche pas ma main, tu vas t’évaporer !
Le train de nuit s’endort, épuisé et fumant,
Et ses essieux rougis refroidissent lentement.
Mes joues livides leur volent quelques chaudes couleurs
L’enfance nouvelle me fait le teint joli.
Sur le quai quelqu’un m’attendait.
Faudra-il demain encore partir ?
N’es tu qu’une autre escale ?
Sur le quai retentit une voix métallique.
« Terminus !!! »
Rugit-elle dans un langage universel.
Sur un quai surpeuplé de visages esquissés,
Quelques indifférences se dressent égarées.
Scrutant la fin du monde sur tableaux lumineux,
Les âmes démissionnaires hantent les quais brumeux.
La vie déverse ici son flot de déserteurs.
Ces foules marginales s’évaporent en douceur,
Lorsque soufflent les trains sur ces êtres légers,
Qu’ils envolent très loin de leurs vies périmées.
Je colle mon visage contre la vitre froide. La fatigue est un sifflement amer dans ma tête. Au travers de mes pupilles dilatées, le flot flou des gens s’écoule sans jamais fixer mon regard. Je m’enfonce doucement dans un silence grave. Le bourdonnement incohérent du quai se fait lointain, il résonne pourtant encore dans la carapace parfaitement vide de mon corps. Déjà je n’appartiens plus à ce jour. Pourtant à une vitre de moi, à deux millimètres de verre sale de mon corps, un monde encore survit. Vingt personnes se tiennent là et pourraient caresser mon visage. Mais je n’existe pas, déjà je m’en vais.
Le train brise ses chaînes dans un bruyant effort, et lentement s’extirpe de ce quotidien sombre. Les visages comprimés défilent et se mélangent, ils se diluent en longues traînées sur la vitre. Le train accélère. Je ferme les yeux et j’imagine le monde qui passe et change à la fenêtre. L’ancre est levée, la vie s’ébranle. Quelques vains effets dans un sac, le reste à l’agonie dans un passé sédentaire. La gare rétrécit derrière moi, et le quotidien comprimé étouffe peu à peu dans la gare qui disparaît.
Quelques vapeurs nostalgiques montent dans le crépuscule. Il me semble parfois qu’on appelle mon nom. Je me retourne alors et me penche à la fenêtre. Sur le quai la foule a repris son bourdonnement. La disparition ne sauve pas de l’oubli.
Je m’engouffre avec délectation dans le noir de la nuit, et cri rauque du train étouffe mes pensées.
Le train de nuit roule, implacable,
Ses roues de métal dans la nuit froide
Broient inlassablement le noir des heures,
Il avale, insatiable, la nuit désertique,
Traversant le mur noir qui s’élève devant lui,
Il brise une à une les chaînes du passé.
Il s’élance dans le vide
En chute libre vers des jours incertains
Un vertige délicieux emplit mon corps.
Prisonnier consentant de la fuite du temps,
Je voyage en aveugle
Et je suis l’impuissant témoin
Du combat qui se joue à la frontière des jours.
Des spectres tenaces s’accrochent aux roues du train,
Nous accélérons encore…
Le vent arrache aux spectres des lambeaux translucides
Qui se posent aux branches nues des arbres endormis.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Un sifflement transperce la nuit
« En route ».
Je m’endors
II
Je dors à la dérive sur le temps déchaîné,
Parfois sur un îlot je joue les naufragés.
Je s’éveille en sursaut, et cherche des repères,
Le sol, le ciel, les murs que l’on heurtait naguère,
Mais le décor s’enfuit, et la scène s’échappe
Et on ouvre au hasard une nouvelle trappe,
Vers de nouvelles fièvres et vers d’autres vertiges,
Et le temps accélère, et le rêve nous fige.
Des paupières craintives s’ouvrent sur des landes improbables. On se sent étranger, presque autant que chez soi. Encore quelques kilomètres de rêveries. Il finira par arriver, ce pays familier que l’on reconnaîtra. Reconnaître avant de connaître, croire en l’existence de ce lieu. Il doit forcément y avoir mieux, ailleurs, plus loin et plus tard.
La bande des paysages se déroule toujours. Je cherche les yeux fermés ce passage gracieux, cet air connu que j’ai en tête sans pouvoir l’identifier. Alors je descendrai. Les décors successifs viennent les uns après les autres entourer mon reflet sur la vitre du wagon. Il se pare, sceptique et insatisfait, de forêts et de lacs, de friches industrielles, de villages superficiels et de cités dortoirs.
Les tableaux qui se peignent autour de mes traits éveillent parfois en moi des chimères enterrées. Leurs visages déformés remontent du fond des âges. Parfois c’est une voix, une odeur, anonymes, qui sort de terre et surgit devant moi. Et puis elles retournent mourir dans ma mémoire écorchée.
De port en port, de naufrage en chimère,
Je flotte entre deux vies, porté par des courants oniriques.
Quelques escales folles sur des îles improbables,
Où des mondes impossibles m’assaillent et me saisissent.
Le tremblement, le bercement, les ruades
Les cabrioles, les soupirs, les altercations,
Les langues nouvelles qui jaillissent,
Quand je heurte de nouveaux quais…
La vie froide et sauvage qui lèche les parois métalliques des wagons
Quand nous longeons de trop près des rives habitées…
Au chaud dans mon cocon je me métamorphose, indifférent.
Rien ne rentre, rien ne sort, que quelques impressions éphémères.
Dans la chaleur du train de nuit, un lourd bouillon m’emplit
Et en son sein macère mon essence en renaissance.
Le train de nuit accélère,
D’autres fantômes encore pendent aux arbres noirs,
Je les renie un par un, alors que mon passé s’éloigne,
Et les jette par-dessus bord, découvrant ma peau nue.
Le long bras de fer pointe un doigt vers le futur.
Grognant et ruminant
« Plus loin ! ».
Je me rendors
III
Réveil et arrivée
Vers :
Bientôt l’aube se lève sur l’horizon tremblant.
Les vallons escarpés et leurs sommets tranchants
Déchire le ciel noir qui saigne un sang livide.
Dans ces plaies apparaissent des lumières timides,
Des flèches orange et bleues, transpercent mes paupières.
La lumière dévale le long des coteaux clairs
Et rampant jusqu’à moi elle entrouvre mes yeux.
Le train s’immobilise dans un silence pieux.
Voilà donc enfin l’heure, voilà enfin le jour. Je n’ai pas le choix, il me faut descendre et affronter l’aube sauvage. Je pourrais crier, moi que le train accouche, mais en quelle langue dois-je crier ? Et qui pourrait m’entendre… Je n’existe pas encore ici, je n’existe plus là bas. Le monde sous mes yeux a cessé de tourner. La roulette s’arrête et la boule se fige. Voici le nombre gagnant du jour. Impossible de me rappeler ce que j’avais parié.
Je pose un pied sur le quai, le sol ne se dérobe pas, je suis bien arrivé. L’air qui m’enveloppe en brise fraîche confirme la fin de la nuit. Je décroche mes yeux de mes chaussures, et lève la tête. Courageusement je me décide à regarder mon sort nouveau.
Stupeur, quelqu’un sur le quai m’attend, son visage en face du mien apparaît quand je lève les yeux. Il me fixe. Je regarde à droite et à gauche, personne d’autre. Il me regarde bien.
Il me reconnaît… Comment fait-il ? Je ne me connais plus moi-même...
Il me parle à présent, il m’apprend mon nom, il me dit où je suis, il me dit allons y. Dans ses yeux je distingue mon nouveau visage. Je me plais ici, je semble beau et frais. De sa bouche j’entends des mots que j’aurais dit… Nous sommes nous déjà connus ?
J’ai du rêver de lui, son visage est en moi,
Mais au matin je crois il s’enfuyait toujours.
Le train de nuit jamais n’arrivait jusque là,
Et il me ramenait, drogué, dans mon lit vide et froid.
La foule me bouscule, je suis donc éveillé,
On me tire par la main, on rigole on se moque,
Je serre la main amie, endormi, incrédule,
Dans les rues qui sont nées de ce sommeil trop lourd.
Dois-je me forcer à croire que ces joies sont réelles?
Ne lâche pas ma main, tu vas t’évaporer !
Le train de nuit s’endort, épuisé et fumant,
Et ses essieux rougis refroidissent lentement.
Mes joues livides leur volent quelques chaudes couleurs
L’enfance nouvelle me fait le teint joli.
Sur le quai quelqu’un m’attendait.
Faudra-il demain encore partir ?
N’es tu qu’une autre escale ?
Sur le quai retentit une voix métallique.
« Terminus !!! »
Rugit-elle dans un langage universel.
mardi 3 août 2010
Les eaux troubles
Les eaux troubles
L’eau lisse du lac s’ouvre en silence sous la proue de la barque. Le bateau glisse sur la douceur veloutée d’un dimanche de mai. Le vert translucide de la surface se mue en bleu et blanc tremblants sous les rayons frais du soleil.
Autour de l’étang, les saules pleurent et les filles fleurissent. Les ombrelles et les marguerites colorent les berges d’auréoles blanches et rosées. Entre les lèvres d’amants alanguis s’envole doucement la fumée d’un cigare. Elle se fraie un chemin vers le ciel, serpentant un temps entre les branches des saules. Des rayons fauves apparaissent dans l’air trouble, colorant les visages pâles des adolescents. Au centre, le lac, indifférent aux ferveurs juvéniles qui l’entourent, conserve une immobilité froide et placide. Réfléchissant vaguement les amourettes qui se jouent sur ses rives, ses eaux troubles traversent le printemps avec une gravité accusatrice.
Engoncé dans son costume du dimanche, un galant maladroit s’aventure sur l’eau. Sous les ordres d’une intrigante colorée, il rame péniblement. Les yeux fixés sur l’eau sombre, il contemple avec fascination et effroi la rame qui disparaît dans l’onde noire. Son poignet frêle à l’autre bout tremble de trac. Un faux mouvement de sa part condamnerait la pauvre rame à des ténèbres incertaines.
Devant lui, sur l’autre banc, une femme bavarde. Les raisons de sa présence sont à ce jour obscures pour le rameur, dont l’esprit entier est occupé par l’étonnant miroir du lac. La lassitude de l’après midi aura engendré une faiblesse indulgente, la tentation du divertissement, le plaisir de se sentir agréable à une jeune fille… Sans doute un malheureux concours de circonstances dont la créature fardée aura eu le mérite de profiter.
Tentant de se déposer aussi négligemment que joliment sur son frêle banc de bois, elle profite de la distraction de son galérien pour arranger sa désinvolture, froissant ses jupons avec stratégie. Elle ajuste à sa gorge pure un ruban de velours rouge, et sa jeune poitrine palpite sous un bijou nacré. Le fille froide et poudrée, sous les caresses de la lumière du lac, se met soudain à luire. Sa peau rutile et embaume une fraîcheur aussi animale que virginale. Son innocence semble se perdre dans la solitude de cette embarcation, et à ses lèvres rouges perlent déjà les premières gouttes d’un audacieux poison. En gonflant sa gorge elle fixe du regard le maladroit qui la promène. Furtivement leurs yeux se croisent. Pour faire la conversation, il bredouille une ou deux phrases sur le printemps. Elle n’y prête aucune attention. A peine les a-t-il prononcées que la jeune fille se répand en un rire sonore et opulent, rejetant ses anglaises par-dessus ses épaules. Un instant désenchanté par la réaction improbable provoquée par ses paroles, le rameur replonge son regard dans l’eau trouble du lac, et sa main, faisant trembler son bras dans son costume serré, se crispe à nouveau sur la rame.
L’intrigante parle à présent sans discontinuité et avec beaucoup d’excès. Tantôt dramatique, tantôt comique, elle déverse dans la barque un torrent d’émotions artificielles. Ses envolées pathétiques se noient dans le silence environnant. Risquant un geste en dehors du bateau, le jeune homme, tournant presque le dos à sa passagère, se penche par-dessus bord pour observer de plus près l’étonnante surface. Il cale la rame, et alors que l’eau alentours s’immobilise, apparaît dans l’eau le reflet de son visage.
Il ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Quelque chose le dérange. Il ne se reconnaît pas, il lui semble qu’il a dix années de trop, le coup enserré dans cette lavallière. Une expression fausse se veut polie pour la jeune fille bavarde. Ce masque l’horripile.
Il touche de son doigt la surface de l’eau pour retoucher son reflet. Aucune de ces expressions nouvelles ne lui convient. Il ne parvient pas à obtenir un visage honnête. Le sourire, le regard enjoué, tout disparaît lorsque l’eau retrouve son immobilité.
La lame d’argent d’un poisson de rivière traverse sa joue et va se perdre dans la vase. Le flot continu des paroles de l’intrigante perturbe la clarté de l’image. Son agitation incessante trouble son regard dans l’eau. Un insecte flotte à présent sur son œil gauche. Machinalement il se frotte la paupière. L’insecte reprend sa route, l’œil tremble encore.
La barque à la dérive s’est immobilisée sur l’autre rive de l’étang. L’intrigante, stratège comme jamais, décrète avec entrain que l’endroit est parfait pour faire la sieste. Feignant de s’alanguir encore davantage, elle s’étend dans la barque alors qu’un concert de soupirs sensuels s’échappe de son corps en alerte. La déclaration de sieste, curieusement ne calme nullement son initiatrice, qui du fond de la barque fait avec tous ses membres d’immenses gestes. Le jeune homme, épuisé par ses émotions récentes, et heureux de pouvoir enfin mêler galanterie et honnêteté, obéit et s’assoupit bientôt.
Le bavardage de l’extasiée se fait indistinct. Elle parle certainement avec quelque voisine, plantée sur la berge ou sur une autre barque. Les yeux à demi clos, dissous vers le ciel, il se rend invisible aux yeux de sa passagère. Sous les ardeurs du sommeil il s’évapore. Au gré des balancements de la barque, les rayons du soleil jouent entre les branches des saules. Leur reflet dans l’eau illumine le dessous des feuilles. Le lac se projette au ciel, le ciel se projette à la surface du lac. Il flotte quelque part entre les deux.
Entre deux songes il ouvre une paupière. La barque est vide, il est seul. La dame blanche sautille un peu plus loin sur des feuilles des nénuphars. Elle tient son jupon relevé au dessus de ses genoux, et son rire moqueur ricoche à la surface de l’étang. Il se fait plus léger, plus improbable à chaque pas. Des carpes cuivrées jaillissent de l’eau, et saisissent au vol les éclats de voix. La bouche pleine de mots, les carpes rassasiées s’en retournent discuter dans les roseaux. A la surface règne enfin le silence. Le jeune homme referme les yeux, le vent qui souffle sur la lac emporte loin de lui toute forme d’agitation. Il imagine au loin dans les bourrasques les jeunes filles accrochées à leurs ombrelles, survolant les prairies dorées. Enfin un sourire se dessine sur ses lèvres.
Son sommeil est si profond qu’au réveil il lui semble que ses paupières sont collées l’une à l’autre. Un givre blanc étreint ses cils et scelle son regard. Frottant ses yeux du poing, il parvient à décoller ses paupières. Autour de lui un brouillard blanchâtre enveloppe la campagne. L’air blanc et froid qu’il respire lui redonne ses esprits. La barque est encastrée dans l’étang couvert de glace, la fille a disparu. Des pas dans la neige, s’éloignent de l’étang. Il ne reste d’elle qu’une bottine perdue, le talon planté dans la glace.
« On doit être en février. Début mars peut être. Je ne pensais pas dormir aussi longtemps. Ces parties de campagne m’ont toujours épuisé. Cette fille a du parler pendant des mois. Je savais bien que ça ne finirait jamais. Heureusement elle a fini par attraper froid. Il aura fallu un automne et un hiver pour calmer ses fièvres… »
Accoudé au bord de la barque, il observe la glace sombre qui recouvre l’étang. Il y a une sieste à peine, la surface de l’eau était fragile et perturbée, inconstante. La voici paisible et immuable, lisse et forte.
Sous la glace apparaît progressivement un monde verdâtre. Calme et profond, ce théâtre s’anime en silence. Des algues lentes se balancent imperceptiblement. Des poissons contemplatifs rêvent les uns contre les autres.
Il frotte de sa main le miroir pour mieux observer ce monde harmonieux. Il dépose sur la surface un souffle chaud pour tenter d’en enlever le givre. A quatre pattes sur la glace, il suit un poisson d’argent qui file entre les herbes. La glace est pure là bas, parfaitement transparente. Il lui semble qu’il marche sur l’eau, il lui semble qu’il flotte lui aussi entre les roseaux. La frontière entre l’eau et l’air est si fine que le silence a traversé la surface. Il emplit à présent toute la clairière où l’étang dort.
Sur la glace apparaît son visage. Plus de grimace, il est lisse, et ses traits sont détendus. Du bout des doigts il saisit la pellicule de glace sur laquelle son visage est imprimé. Il la décolle délicatement, contemple un instant son bonheur immortalisé, et la pose un peu plus loin dans la neige, sur la berge.
Un autre portrait apparaît sous le premier, un peu plus jeune, un peu plus lisse. Il s’en saisit et le range à côté du premier.
Une à une, il tourne les pages de papier glacé. Sous chaque image il en découvre une autre. Le voici enfant sur ce même lac avec ses parents, ici déjà jeune homme, torse nu dans les prés, ici beau comme une femme triste, songeur dans une foule d’anonymes.
Il empile sur la berge tous ces portraits de lui. Dans son enthousiasme, il ne sent pas mourir le jour, il ne sent pas venir le vent.
Pourtant les bourrasques déjà soufflent sur la glace, qu’elles emportent en flocons légers.
Les photos s’envolent dans la tempête de neige, et vont se planter dans les branches noires des arbres nus de la clairière. Levant enfin les yeux du miroir qui l’avait hypnotisé, il voit au loin son bonheur s’empaler sur les arbres morts. Il se lève pour rattraper les icônes en péril. Mais la glace affinée par la tempête se rompt sous son premier pas.
L’eau glacée le saisit à la gorge comme deux grandes mains très froides.
Il ouvre les yeux, saisit le bord de la barque, se hisse hors de l’eau et reprend sa respiration. Le mois de mai est encore là, dans toute son adolescence. Ce n’était qu’un rêve. Debout dans la barque, perché sur ses bottines ridicules, un rire trop familier éclate au dessus de lui.
« Mon pauvre ami, si l’on ne vous aimait pas pour votre maladresse pour quoi vous aimerait-on ? Vraiment, même le sommeil ne suffit pas à vous protéger de votre gaucherie. Il faut donc qu’une femme vous veille jour et nuit ! Vous êtes la proie d’une gentille rêverie, et vous vous jetez à l’eau pour lui échapper… Où donc courrez vous quand il vous faudra affronter le grand monde ? Pas bien loin mon cher, car heureusement je serai là… »
Accroché au rebord de la barque, il entend désolé, le regard vide, le discours triomphaliste de l’intrigante. Elle ne s’adresse pas à lui. Elle jette ses mots en direction de la foule des belles personnes, qui se dresse pour apprécier sa victoire. Elle ne le regarde pas. Les cheveux plaqués sur les tempes, une algue enroulée autour de son bras droit, il ne fut jamais plus grotesque. Son sang encore glacé par l’hiver de son rêve frappe dans son poing serré. Il sent sa main lâcher le bois humide de la barque.
Lentement il plonge.
Le silence emplit ses oreilles. Les rires moqueurs s’étouffent, la lumière qui le dénonçait s’éclipse derrière les nénuphars. Flottant dans l’eau tranquille de l’étang, il dénoue la lavallière qui lui enserre le cou. Heureux, il ouvre les bras et inspire tout e qu’il peut.
Les eaux troubles s’engouffrent dans ses poumons. Des poissons d’argent le guident parmi les roseaux sauvages. Quelques bulles encore s’échappent de ses vêtements. Un sourire aux lèvres il s’endort.
L’eau lisse du lac s’ouvre en silence sous la proue de la barque. Le bateau glisse sur la douceur veloutée d’un dimanche de mai. Le vert translucide de la surface se mue en bleu et blanc tremblants sous les rayons frais du soleil.
Autour de l’étang, les saules pleurent et les filles fleurissent. Les ombrelles et les marguerites colorent les berges d’auréoles blanches et rosées. Entre les lèvres d’amants alanguis s’envole doucement la fumée d’un cigare. Elle se fraie un chemin vers le ciel, serpentant un temps entre les branches des saules. Des rayons fauves apparaissent dans l’air trouble, colorant les visages pâles des adolescents. Au centre, le lac, indifférent aux ferveurs juvéniles qui l’entourent, conserve une immobilité froide et placide. Réfléchissant vaguement les amourettes qui se jouent sur ses rives, ses eaux troubles traversent le printemps avec une gravité accusatrice.
Engoncé dans son costume du dimanche, un galant maladroit s’aventure sur l’eau. Sous les ordres d’une intrigante colorée, il rame péniblement. Les yeux fixés sur l’eau sombre, il contemple avec fascination et effroi la rame qui disparaît dans l’onde noire. Son poignet frêle à l’autre bout tremble de trac. Un faux mouvement de sa part condamnerait la pauvre rame à des ténèbres incertaines.
Devant lui, sur l’autre banc, une femme bavarde. Les raisons de sa présence sont à ce jour obscures pour le rameur, dont l’esprit entier est occupé par l’étonnant miroir du lac. La lassitude de l’après midi aura engendré une faiblesse indulgente, la tentation du divertissement, le plaisir de se sentir agréable à une jeune fille… Sans doute un malheureux concours de circonstances dont la créature fardée aura eu le mérite de profiter.
Tentant de se déposer aussi négligemment que joliment sur son frêle banc de bois, elle profite de la distraction de son galérien pour arranger sa désinvolture, froissant ses jupons avec stratégie. Elle ajuste à sa gorge pure un ruban de velours rouge, et sa jeune poitrine palpite sous un bijou nacré. Le fille froide et poudrée, sous les caresses de la lumière du lac, se met soudain à luire. Sa peau rutile et embaume une fraîcheur aussi animale que virginale. Son innocence semble se perdre dans la solitude de cette embarcation, et à ses lèvres rouges perlent déjà les premières gouttes d’un audacieux poison. En gonflant sa gorge elle fixe du regard le maladroit qui la promène. Furtivement leurs yeux se croisent. Pour faire la conversation, il bredouille une ou deux phrases sur le printemps. Elle n’y prête aucune attention. A peine les a-t-il prononcées que la jeune fille se répand en un rire sonore et opulent, rejetant ses anglaises par-dessus ses épaules. Un instant désenchanté par la réaction improbable provoquée par ses paroles, le rameur replonge son regard dans l’eau trouble du lac, et sa main, faisant trembler son bras dans son costume serré, se crispe à nouveau sur la rame.
L’intrigante parle à présent sans discontinuité et avec beaucoup d’excès. Tantôt dramatique, tantôt comique, elle déverse dans la barque un torrent d’émotions artificielles. Ses envolées pathétiques se noient dans le silence environnant. Risquant un geste en dehors du bateau, le jeune homme, tournant presque le dos à sa passagère, se penche par-dessus bord pour observer de plus près l’étonnante surface. Il cale la rame, et alors que l’eau alentours s’immobilise, apparaît dans l’eau le reflet de son visage.
Il ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Quelque chose le dérange. Il ne se reconnaît pas, il lui semble qu’il a dix années de trop, le coup enserré dans cette lavallière. Une expression fausse se veut polie pour la jeune fille bavarde. Ce masque l’horripile.
Il touche de son doigt la surface de l’eau pour retoucher son reflet. Aucune de ces expressions nouvelles ne lui convient. Il ne parvient pas à obtenir un visage honnête. Le sourire, le regard enjoué, tout disparaît lorsque l’eau retrouve son immobilité.
La lame d’argent d’un poisson de rivière traverse sa joue et va se perdre dans la vase. Le flot continu des paroles de l’intrigante perturbe la clarté de l’image. Son agitation incessante trouble son regard dans l’eau. Un insecte flotte à présent sur son œil gauche. Machinalement il se frotte la paupière. L’insecte reprend sa route, l’œil tremble encore.
La barque à la dérive s’est immobilisée sur l’autre rive de l’étang. L’intrigante, stratège comme jamais, décrète avec entrain que l’endroit est parfait pour faire la sieste. Feignant de s’alanguir encore davantage, elle s’étend dans la barque alors qu’un concert de soupirs sensuels s’échappe de son corps en alerte. La déclaration de sieste, curieusement ne calme nullement son initiatrice, qui du fond de la barque fait avec tous ses membres d’immenses gestes. Le jeune homme, épuisé par ses émotions récentes, et heureux de pouvoir enfin mêler galanterie et honnêteté, obéit et s’assoupit bientôt.
Le bavardage de l’extasiée se fait indistinct. Elle parle certainement avec quelque voisine, plantée sur la berge ou sur une autre barque. Les yeux à demi clos, dissous vers le ciel, il se rend invisible aux yeux de sa passagère. Sous les ardeurs du sommeil il s’évapore. Au gré des balancements de la barque, les rayons du soleil jouent entre les branches des saules. Leur reflet dans l’eau illumine le dessous des feuilles. Le lac se projette au ciel, le ciel se projette à la surface du lac. Il flotte quelque part entre les deux.
Entre deux songes il ouvre une paupière. La barque est vide, il est seul. La dame blanche sautille un peu plus loin sur des feuilles des nénuphars. Elle tient son jupon relevé au dessus de ses genoux, et son rire moqueur ricoche à la surface de l’étang. Il se fait plus léger, plus improbable à chaque pas. Des carpes cuivrées jaillissent de l’eau, et saisissent au vol les éclats de voix. La bouche pleine de mots, les carpes rassasiées s’en retournent discuter dans les roseaux. A la surface règne enfin le silence. Le jeune homme referme les yeux, le vent qui souffle sur la lac emporte loin de lui toute forme d’agitation. Il imagine au loin dans les bourrasques les jeunes filles accrochées à leurs ombrelles, survolant les prairies dorées. Enfin un sourire se dessine sur ses lèvres.
Son sommeil est si profond qu’au réveil il lui semble que ses paupières sont collées l’une à l’autre. Un givre blanc étreint ses cils et scelle son regard. Frottant ses yeux du poing, il parvient à décoller ses paupières. Autour de lui un brouillard blanchâtre enveloppe la campagne. L’air blanc et froid qu’il respire lui redonne ses esprits. La barque est encastrée dans l’étang couvert de glace, la fille a disparu. Des pas dans la neige, s’éloignent de l’étang. Il ne reste d’elle qu’une bottine perdue, le talon planté dans la glace.
« On doit être en février. Début mars peut être. Je ne pensais pas dormir aussi longtemps. Ces parties de campagne m’ont toujours épuisé. Cette fille a du parler pendant des mois. Je savais bien que ça ne finirait jamais. Heureusement elle a fini par attraper froid. Il aura fallu un automne et un hiver pour calmer ses fièvres… »
Accoudé au bord de la barque, il observe la glace sombre qui recouvre l’étang. Il y a une sieste à peine, la surface de l’eau était fragile et perturbée, inconstante. La voici paisible et immuable, lisse et forte.
Sous la glace apparaît progressivement un monde verdâtre. Calme et profond, ce théâtre s’anime en silence. Des algues lentes se balancent imperceptiblement. Des poissons contemplatifs rêvent les uns contre les autres.
Il frotte de sa main le miroir pour mieux observer ce monde harmonieux. Il dépose sur la surface un souffle chaud pour tenter d’en enlever le givre. A quatre pattes sur la glace, il suit un poisson d’argent qui file entre les herbes. La glace est pure là bas, parfaitement transparente. Il lui semble qu’il marche sur l’eau, il lui semble qu’il flotte lui aussi entre les roseaux. La frontière entre l’eau et l’air est si fine que le silence a traversé la surface. Il emplit à présent toute la clairière où l’étang dort.
Sur la glace apparaît son visage. Plus de grimace, il est lisse, et ses traits sont détendus. Du bout des doigts il saisit la pellicule de glace sur laquelle son visage est imprimé. Il la décolle délicatement, contemple un instant son bonheur immortalisé, et la pose un peu plus loin dans la neige, sur la berge.
Un autre portrait apparaît sous le premier, un peu plus jeune, un peu plus lisse. Il s’en saisit et le range à côté du premier.
Une à une, il tourne les pages de papier glacé. Sous chaque image il en découvre une autre. Le voici enfant sur ce même lac avec ses parents, ici déjà jeune homme, torse nu dans les prés, ici beau comme une femme triste, songeur dans une foule d’anonymes.
Il empile sur la berge tous ces portraits de lui. Dans son enthousiasme, il ne sent pas mourir le jour, il ne sent pas venir le vent.
Pourtant les bourrasques déjà soufflent sur la glace, qu’elles emportent en flocons légers.
Les photos s’envolent dans la tempête de neige, et vont se planter dans les branches noires des arbres nus de la clairière. Levant enfin les yeux du miroir qui l’avait hypnotisé, il voit au loin son bonheur s’empaler sur les arbres morts. Il se lève pour rattraper les icônes en péril. Mais la glace affinée par la tempête se rompt sous son premier pas.
L’eau glacée le saisit à la gorge comme deux grandes mains très froides.
Il ouvre les yeux, saisit le bord de la barque, se hisse hors de l’eau et reprend sa respiration. Le mois de mai est encore là, dans toute son adolescence. Ce n’était qu’un rêve. Debout dans la barque, perché sur ses bottines ridicules, un rire trop familier éclate au dessus de lui.
« Mon pauvre ami, si l’on ne vous aimait pas pour votre maladresse pour quoi vous aimerait-on ? Vraiment, même le sommeil ne suffit pas à vous protéger de votre gaucherie. Il faut donc qu’une femme vous veille jour et nuit ! Vous êtes la proie d’une gentille rêverie, et vous vous jetez à l’eau pour lui échapper… Où donc courrez vous quand il vous faudra affronter le grand monde ? Pas bien loin mon cher, car heureusement je serai là… »
Accroché au rebord de la barque, il entend désolé, le regard vide, le discours triomphaliste de l’intrigante. Elle ne s’adresse pas à lui. Elle jette ses mots en direction de la foule des belles personnes, qui se dresse pour apprécier sa victoire. Elle ne le regarde pas. Les cheveux plaqués sur les tempes, une algue enroulée autour de son bras droit, il ne fut jamais plus grotesque. Son sang encore glacé par l’hiver de son rêve frappe dans son poing serré. Il sent sa main lâcher le bois humide de la barque.
Lentement il plonge.
Le silence emplit ses oreilles. Les rires moqueurs s’étouffent, la lumière qui le dénonçait s’éclipse derrière les nénuphars. Flottant dans l’eau tranquille de l’étang, il dénoue la lavallière qui lui enserre le cou. Heureux, il ouvre les bras et inspire tout e qu’il peut.
Les eaux troubles s’engouffrent dans ses poumons. Des poissons d’argent le guident parmi les roseaux sauvages. Quelques bulles encore s’échappent de ses vêtements. Un sourire aux lèvres il s’endort.
jeudi 29 juillet 2010
Délit d'existence
Délit d’existence
Des nuits entières je cours après ton illusion,
Et contre mon visage torturé de bonheur
Claquent de lourdes portes aux verrous de raison.
Pourtant ces nuits sans toi où ton idée s’esquisse
Glissent sur mon corps chaud en d’indécents délices
Et laissent au creux de moi des parfums envoûtants.
Lorsque le ruban froid des lueurs bleues de l’aube
S’enroule autour de moi et étrangle mon corps,
Tu es lâche, tu fuis, soudain tu fais le mort,
Et moi idiot j’étreins la nuit qui se dérobe.
Alors la terre frappe mes pieds, je me redresse.
Je erre dans les rues d’un monde qui se dilue.
Un monde qui ignore tout du bruit de ma détresse
Le jour achève les couleurs chaudes de ma nuit rêvée,
Et mon songe suinte le long de façades insipides.
Alors empli du noir de ton absence, je prends le deuil.
Lentement je me résigne, mon réveil t’euthanasie.
Ton souvenir frappe encore contre les parois de mon crâne,
Tu te débats, mais le monde veille dehors,
Et tu ne sortiras plus de ta petite boite.
Ma cervelle t’assiège, ton souvenir s’affame.
Je me saoule au bruit du monde et ta voix s’étouffe
De plus en plus faible, de plus en plus folle.
Le téléphone sonne.
C’est ta voix.
Tu t’es échappé.
Tu penses encore à moi, tu dis de belles choses,
Tu attends mon appel.
Je te manque.
Blasphème !
Sombre diable.
Et je replonge dans la folie.
Tu n’étais pas emprisonné,
Les barreaux au travers desquels
Je te voulais dépérissant
Sont ceux de mon cachot.
Des heures de deuil,
Le calvaire d’un matin,
Que tu ridiculises
Et réduis à néant
Avec mots sur un répondeur.
A nouveau tu hantes mes heures.
Tu veux tout n’est-ce pas ?
La liberté des ombres, la tendresse des vivants.
Tes mots effacent la frontière entre la nuit et le jour ;
Dans les brèches que tu creuses
Dans cette ligne blanche,
S’engouffrent mes chimères.
Tu existes, c’est là ton crime.
Quelle insolence, quel affront !
Je te croyais mirage,
Et de cette seule croyance je tirais ma consolation.
Dans cette seule croyance je parvenais à te pardonner
Cette absence injurieuse que m’infliges,
Quotidiennement,
Inlassablement.
Dois-je t’achever ?
Comment t’enterrer ?
Tu vis déjà dans un gouffre…
Le gouffre profond et sombre de mes fantasmes.
Ton rêve à ma cheville est une lourde chaîne
Et sans cesse il me traîne vers une nuit humide.
Si je tirais assez fort, comme ces chevaux déments,
Parviendrais-je à t’extirper de ces ténèbres noirs?
Je lève mon glaive au dessus de ta nuque.
Jamais pourtant mon bras ne s’abaisse,
Je ne sais pas trancher.
Le tourment fiévreux de ton existence,
Ou le vide mortel de ta disparition.
La drogue ou le néant, vois le choix que tu me laisses.
Tu n’as pas le droit,
On te jugera, et tu paieras pour cette existence,
Ton sourire, tes mots tendres, circonstances aggravantes.
Des jurys trop cléments me poussent à la vengeance.
L’ampleur délicate de ma souffrance leur est insignifiante.
Un jour aussi je t’enchaînerai,
Un jour aussi j’existerai.
Des nuits entières je cours après ton illusion,
Et contre mon visage torturé de bonheur
Claquent de lourdes portes aux verrous de raison.
Pourtant ces nuits sans toi où ton idée s’esquisse
Glissent sur mon corps chaud en d’indécents délices
Et laissent au creux de moi des parfums envoûtants.
Lorsque le ruban froid des lueurs bleues de l’aube
S’enroule autour de moi et étrangle mon corps,
Tu es lâche, tu fuis, soudain tu fais le mort,
Et moi idiot j’étreins la nuit qui se dérobe.
Alors la terre frappe mes pieds, je me redresse.
Je erre dans les rues d’un monde qui se dilue.
Un monde qui ignore tout du bruit de ma détresse
Le jour achève les couleurs chaudes de ma nuit rêvée,
Et mon songe suinte le long de façades insipides.
Alors empli du noir de ton absence, je prends le deuil.
Lentement je me résigne, mon réveil t’euthanasie.
Ton souvenir frappe encore contre les parois de mon crâne,
Tu te débats, mais le monde veille dehors,
Et tu ne sortiras plus de ta petite boite.
Ma cervelle t’assiège, ton souvenir s’affame.
Je me saoule au bruit du monde et ta voix s’étouffe
De plus en plus faible, de plus en plus folle.
Le téléphone sonne.
C’est ta voix.
Tu t’es échappé.
Tu penses encore à moi, tu dis de belles choses,
Tu attends mon appel.
Je te manque.
Blasphème !
Sombre diable.
Et je replonge dans la folie.
Tu n’étais pas emprisonné,
Les barreaux au travers desquels
Je te voulais dépérissant
Sont ceux de mon cachot.
Des heures de deuil,
Le calvaire d’un matin,
Que tu ridiculises
Et réduis à néant
Avec mots sur un répondeur.
A nouveau tu hantes mes heures.
Tu veux tout n’est-ce pas ?
La liberté des ombres, la tendresse des vivants.
Tes mots effacent la frontière entre la nuit et le jour ;
Dans les brèches que tu creuses
Dans cette ligne blanche,
S’engouffrent mes chimères.
Tu existes, c’est là ton crime.
Quelle insolence, quel affront !
Je te croyais mirage,
Et de cette seule croyance je tirais ma consolation.
Dans cette seule croyance je parvenais à te pardonner
Cette absence injurieuse que m’infliges,
Quotidiennement,
Inlassablement.
Dois-je t’achever ?
Comment t’enterrer ?
Tu vis déjà dans un gouffre…
Le gouffre profond et sombre de mes fantasmes.
Ton rêve à ma cheville est une lourde chaîne
Et sans cesse il me traîne vers une nuit humide.
Si je tirais assez fort, comme ces chevaux déments,
Parviendrais-je à t’extirper de ces ténèbres noirs?
Je lève mon glaive au dessus de ta nuque.
Jamais pourtant mon bras ne s’abaisse,
Je ne sais pas trancher.
Le tourment fiévreux de ton existence,
Ou le vide mortel de ta disparition.
La drogue ou le néant, vois le choix que tu me laisses.
Tu n’as pas le droit,
On te jugera, et tu paieras pour cette existence,
Ton sourire, tes mots tendres, circonstances aggravantes.
Des jurys trop cléments me poussent à la vengeance.
L’ampleur délicate de ma souffrance leur est insignifiante.
Un jour aussi je t’enchaînerai,
Un jour aussi j’existerai.
vendredi 9 juillet 2010
Palais royal, musée du Louvre (Théorème des bouts du monde)cha
Palais royal, musée du Louvre
Théorème des bouts du monde
Fouetté par un vent chargé de sel, assailli de bourrasques écumantes, assommé par d’infatigables lames, voici un bout du monde à l’agonie. Les éléments pourtant, violents et tyranniques, ne l’atteignent guère. Ce n’est pas qu’il craigne l’eau, ce n’est pas que le vent risque de le l’emporter. Ce bout du monde au crépuscule étouffe sous le fardeau des piétinements idiots des paumés de toutes sortes. Ils répandent ici au gré des pèlerinages des clichés sans fondement, et creusent le granit de leur bêtise sans fond. A coups de préjugés ils attaquent la roche. Les bouts du monde, muselés et rattachés à la terre par ces abjects liens, se cabrent en vain sous le fouet des bourreaux. Lentement vérolés par ces foules béates, ils se muent doucement en images dociles.
On les traque, on obscurcit leurs perspectives, saturant l’horizon de nos regards opaques, on y viole des heures et des déserts adolescents.
On veut trouver au bord de ces rochers abrupts une excuse pour enfin mettre un terme des courses trop vaines. Sur les horizons vierges, les rêves fainéants peuvent ramper tranquilles. Un grondement continu, quelques fois poignardé par les cris des oiseaux maritimes, font taire des consciences en manque d’éloquence.
Voilà ce qu’on recherche, voilà ce que l’on trouve.
Quelques roches brunes et grises frottées jusqu’à l’usure par des vagues obstinées. Au loin la brume des évadés, le chant des naufragés, ceux que les terres solides avaient rendus malades. Des visages plissés par la lumière crue, crispés par le vent battant, contemplent en grimaçant un miroir trop honnête. Et des sons indistincts sifflant dans des oreilles rougies par le froid, qui pénètrent les gouffres creusés par le silence. Et puis les oiseaux blancs qui transpercent le ciel, et y tracent de longues flèches, nous invitant à les suivre. Mais la foule dressée ne s’envole pas. Elle lève à peine les yeux au ciel.
Je suis dressé comme eux sur la bordure d’un quai, et couvrant mon regard d’une main incertaine. Je scrute le bout du tunnel où s’échappent les lignes, attendant l’apparition de lumières salvatrices. L’horizon soudain se met à rugir, et la vie arrive en un violent orage. Les portes s’ouvrent et les vagues en crevant s’écoulent sur le quai. Je me baigne dans un flot agité de corps pressés. Flottant sur l’onde comme une écume maigre, une voix métallique esquisse quelques mots : « Palais-Royal, musée du Louvre. Palais-Royal, musée du Louvre ».
Le métro m’éclabousse encore de quelques vagues humaines. Tous leurs yeux me fixent, et leurs regards s’élèvent en murailles translucides, avant de fondre sur moi lorsque les portes s’ouvrent. La marée m’apporte son lot de visages défaits, de visages refaits, d’essences désespérées, d’odeurs exotiques et de reflets trompeurs. Quelques trésors perdus, ressurgis des profondeurs, viennent s’échouer ici. Les oiseaux de proie, blancs et menteurs, rodent en permanence au dessus du flot sans fin des naufragés. J’ancre encore quelques temps mes deux pieds sur le quai, jouant à résister à ces furieux courants. Le reflux déjà m’aspire vers le large, et par les portes béantes s’engouffrent mes voisins. Sur eux les portes se referment, et le train les emmène vers ces endroits curieux : le futur pour eux, le passé pour moi. Il fait de nous des inconnus, à quelques vagues du souvenir, à quelques métros l’un de l’autre. Mon reflet stoïque sur les vitres des voitures se mélange à cent visages. Les traits des étrangers, mêlés à mon image, partagent un instant mon immobilité. Pour un temps leur morphologie déforme un peu la mienne. Que restera-t-il de ces empreintes ?
Sur le quai contre mon corps glisse la chaleur d’autres corps. C’est une huile douce qui recouvre ma peau, tiède et veloutée. On me touche rarement, mais la chaleur me caresse. Celle d’un souffle, celle d’un bras nu, elles irradient autour de moi. A chaque instant un monde perdu me frôle. Quelques déportés, d’autres en permission, et des déracinés, s’empressant tous de traverser ce désordre au plus vite.
Je savoure le luxe d’être immobile quand chacun prend la fuite. Qu’il est bon d’être démissionnaire parmi tous ces soldats. Ici, la porte entre les mondes est toujours entrouverte, et la vie s’engouffre en courants d’air. Sur ce quai surpeuplé, je suis presque arrivé. Voilà mon bout du monde, en plein cœur de la ville. J’imagine déjà sa douce solitude, ses larges perspectives. Là où tant d’autres s’évadent, mon délice est de rester. Je laisse autour de moi couler la vie, et regarde s’éloigner le train où je ne suis plus. A son bord je remarque, assis et résigné, me suivant d’un regard envieux, celui que je devrais être. Mon armure orpheline disparaît dans un wagon bondé, et ma peau nue respire par tous ses pores le musc inhumain de la ville suffocante. Je me tiens les pieds joints sur un mouchoir de poche. Je me sens libre, doucement caressé par un univers qui passe et me frôle, et me cajole enfin avec la douceur de l’indifférence. Je devrais étouffer, je me délecte et me grise à la pensée de cette infinité d’air qui s’élève au dessus de moi, cette blanche colonne où mon esprit s’étire, mon nouvel horizon qui enfin se dégage.
Ma liberté en équilibre précaire au dessus de ma tête, je marche à pas lents vers les portes du palais, comme un ivrogne heureux baignant dans une liqueur douce, devient un funambule sur un long fil d’acier. C’est le fil qui se tord pour suivre ses pas de danse. Mais l’ivrogne heureusement n’en saura jamais rien.
La porte du palais est gardée par quelques violonistes. Me cambrant, j’évite les coups d’archets. Les soldats musiciens lancent à ma poursuite des chefs d’œuvres baroques. Mes oreilles se débattent et se défont péniblement de ces chants de sirènes. Combien d’otages envoûtés, alignés en rangées pétrifiées, ne franchiront jamais les portes du palais ? En moi je chante à tue tête quelque cacophonie. Me murant dans ces dissonances, je traverse la porte, à peine écorché par les archets des violonistes. Je reprends mon souffle, ajuste au dessus de ma tête ma liberté en colonne, et pose à terre mon armure de fausses notes. Ici résonne un silence mélodieux. J’ouvre les yeux et mon regard repeint les murailles du château.
Je suis dans un asile, au cœur de ce jardin le monde des hommes a rendu les armes. Par la folie ils échappent ici au monde. La raison s’éloigne dans un métro, la morale agonise à l’entrée du palais, une corde de violon autour du cou.
Des murailles épaisses compriment l’univers. Il s’élève en vain cherchant à déborder, mais les colonnes s’étirent sans fin dans les nuages. De sombres galeries entourent le jardin d’un ruban de nuit épaisse. Elles offrent aux bagnards de longues perspectives que le jour transperce parfois. Des dagues de lumière laissent des balafres blanches le long de ce cloître. Un peu de lumière entre dans le jardin, pas un regard n’en sort. Je tournerais des heures dans ces galeries, marchant en spirale, revenant vers moi-même. J’y passe quelques nuits, seul. Derrière quelques colonnes se cachent des orateurs, on les piétinerait si l’on n’y prenait garde. De leur froide demeure ils observent la ronde que je danse chaque nuit. L’un d’eux parfois m’aborde, me saisit au poignet ou à la cheville et chante à mon oreille :
« Tu parcours la nuit les galeries glacées,
Changeant autour de toi les hommes en étrangers.
Effaces tu si vite les regards échangés ?
Les colonnes sans nom ont pourtant un passé,
Et la pierre rougit encore sous nos baisers…
Qui suis-je ?
Suis-je le corps froid d’un amant blessé ?
Vois dans mon cou les traces que tu as laissées,
Sur mon corps de marbre tes caresses ont gravé
L’inhumain matricule des amours oubliées. »
Je l’écoute sans le regarder. Quand je me retourne, il a disparu. Entre les colonnes alignées courent des bruits inquiétants.
Je m’assieds sur un banc un livre à la main. Le soleil cru blanchit les pages et les mots s’échappent vers quelque zone d’ombre. Les pages tournent, les mots s’échappent. Le livre est presque parfaitement blanc lorsque mon frère me rejoint. En silence il remplace les mots fugitifs par quelques regards bavards. Ses lèvres bougent sous l’éloquence de ses regards. Perdu encore dans l’opium cotonneux qui le fit apparaître, il me rassure :
« Ici j’ai tout rangé, nos jeux, nos peurs sont en sécurité.
Chaque chose est à sa place, tu retrouveras tout.
Ici rien n’a changé, les années entre nous
Emplissent la distance qui parfois nous sépare,
Fleurissent les silences qui grimpent aux colonnes.
Et le long de ces lierres, nous monterons ensemble
Nous nous amuserons des chapeaux que ces gens
Ont cloué sur leur tête pour garder leur esprit.
Le nôtre s’évapore et depuis notre enfance
Un été permanent distille nos raisons. »
Sa voix douce et apaisée se perd dans la végétation.
Les tilleuls sous le soleil pleurent un parfum subtil. A leurs pieds se soulève parfois une poussière rose. Elle vient poudrer leurs feuilles, donnant à leur vert foncé une solennité grave. Des roses à la beauté carnivore affûtent leurs épines. Derrières de fins grillages, elles s’esclaffent, attirant leurs victimes en lançant à leur nez de capiteux effluves.
Mon pantalon levé en haut de mes mollets, je baigne mes pieds nus dans l’eau bleutée de la fontaine. Un jet d’eau joyeux s’envoie en l’air et chante fraîchement parmi les tourbillons de poussière fauve. Je presse contre le béton graveleux du fond la peau de ma plante, et je marche vers le jet d’eau, presque paralysé par le plaisir de l’eau qui caresse mes jambes. J’envoie mes yeux en l’air avec les gerbes d’eau, et ils scintillent aussi comme les gouttes folles, avant de retomber en un fracas allègre. Sur le bord du bassin, une vieille jeune fille montée sur sa fierté se prépare à plonger. Elle défait son chignon, perdant vingt centimètres et presque autant d’années, et disparaît dans l’onde. Elle reparaît plus loin, sous une autre apparence, surmontée de quelque nénuphar.
« - C’est qu’elle n’est pas mauvaise aujourd’hui !
- Pardon ?
- La rime, jeune homme je la trouve plaisante.
- Ne vous glace-t-elle pas Madame? Vous semblez frissonner.
- Je tremble mon ami car j’ai froid pour vous. Vous attrapez la mort, méfiez vous!
- C’est que je crains madame, surtout d’attraper froid.
- Plongez donc mon ami, mieux vaut vies en grelottant que mourir au chaud. Vous verrez la rime est bonne, on s’y fait bien vite!
- Mes pieds déjà y baignent, et mon corps se glace à chaque pas.
- Vous êtes si frileux, si fragile! Petit clown en vous protégeant de la sorte vous vous condamnez. La marée monte. Plongez donc avant qu’elle vous submerge. Vous apprendrez à nager.
- J’arrive Madame, laissez moi encore un instant.
- Hâtez vous jeune homme, le soir approche, et la rime est moins clémente au crépuscule. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, n’attendez à demain… »
Et la rime submerge l’apparition.
La nuit est tombée, un air d’opéra danse entre les colonnes de la porte du fond. Je le suis quelques temps et m’abandonne à lui. Me voilà à nouveau en dehors du palais. Je sens dans mon dos le souffle chaud du cheval de la place des Victoires. Il me reconduit jusque chez moi, j’entends ses sabots sur les trottoirs parisiens. Je lui raconte ma journée, il m’abandonne au pas de ma porte, et je m’endors enfin, au bout du monde. Je suis seul, j’écrase d’un clin d’œil les anonymes qui violent mon rêve, et je peuple les rues de créatures poétiques.
Théorème des bouts du monde
Fouetté par un vent chargé de sel, assailli de bourrasques écumantes, assommé par d’infatigables lames, voici un bout du monde à l’agonie. Les éléments pourtant, violents et tyranniques, ne l’atteignent guère. Ce n’est pas qu’il craigne l’eau, ce n’est pas que le vent risque de le l’emporter. Ce bout du monde au crépuscule étouffe sous le fardeau des piétinements idiots des paumés de toutes sortes. Ils répandent ici au gré des pèlerinages des clichés sans fondement, et creusent le granit de leur bêtise sans fond. A coups de préjugés ils attaquent la roche. Les bouts du monde, muselés et rattachés à la terre par ces abjects liens, se cabrent en vain sous le fouet des bourreaux. Lentement vérolés par ces foules béates, ils se muent doucement en images dociles.
On les traque, on obscurcit leurs perspectives, saturant l’horizon de nos regards opaques, on y viole des heures et des déserts adolescents.
On veut trouver au bord de ces rochers abrupts une excuse pour enfin mettre un terme des courses trop vaines. Sur les horizons vierges, les rêves fainéants peuvent ramper tranquilles. Un grondement continu, quelques fois poignardé par les cris des oiseaux maritimes, font taire des consciences en manque d’éloquence.
Voilà ce qu’on recherche, voilà ce que l’on trouve.
Quelques roches brunes et grises frottées jusqu’à l’usure par des vagues obstinées. Au loin la brume des évadés, le chant des naufragés, ceux que les terres solides avaient rendus malades. Des visages plissés par la lumière crue, crispés par le vent battant, contemplent en grimaçant un miroir trop honnête. Et des sons indistincts sifflant dans des oreilles rougies par le froid, qui pénètrent les gouffres creusés par le silence. Et puis les oiseaux blancs qui transpercent le ciel, et y tracent de longues flèches, nous invitant à les suivre. Mais la foule dressée ne s’envole pas. Elle lève à peine les yeux au ciel.
Je suis dressé comme eux sur la bordure d’un quai, et couvrant mon regard d’une main incertaine. Je scrute le bout du tunnel où s’échappent les lignes, attendant l’apparition de lumières salvatrices. L’horizon soudain se met à rugir, et la vie arrive en un violent orage. Les portes s’ouvrent et les vagues en crevant s’écoulent sur le quai. Je me baigne dans un flot agité de corps pressés. Flottant sur l’onde comme une écume maigre, une voix métallique esquisse quelques mots : « Palais-Royal, musée du Louvre. Palais-Royal, musée du Louvre ».
Le métro m’éclabousse encore de quelques vagues humaines. Tous leurs yeux me fixent, et leurs regards s’élèvent en murailles translucides, avant de fondre sur moi lorsque les portes s’ouvrent. La marée m’apporte son lot de visages défaits, de visages refaits, d’essences désespérées, d’odeurs exotiques et de reflets trompeurs. Quelques trésors perdus, ressurgis des profondeurs, viennent s’échouer ici. Les oiseaux de proie, blancs et menteurs, rodent en permanence au dessus du flot sans fin des naufragés. J’ancre encore quelques temps mes deux pieds sur le quai, jouant à résister à ces furieux courants. Le reflux déjà m’aspire vers le large, et par les portes béantes s’engouffrent mes voisins. Sur eux les portes se referment, et le train les emmène vers ces endroits curieux : le futur pour eux, le passé pour moi. Il fait de nous des inconnus, à quelques vagues du souvenir, à quelques métros l’un de l’autre. Mon reflet stoïque sur les vitres des voitures se mélange à cent visages. Les traits des étrangers, mêlés à mon image, partagent un instant mon immobilité. Pour un temps leur morphologie déforme un peu la mienne. Que restera-t-il de ces empreintes ?
Sur le quai contre mon corps glisse la chaleur d’autres corps. C’est une huile douce qui recouvre ma peau, tiède et veloutée. On me touche rarement, mais la chaleur me caresse. Celle d’un souffle, celle d’un bras nu, elles irradient autour de moi. A chaque instant un monde perdu me frôle. Quelques déportés, d’autres en permission, et des déracinés, s’empressant tous de traverser ce désordre au plus vite.
Je savoure le luxe d’être immobile quand chacun prend la fuite. Qu’il est bon d’être démissionnaire parmi tous ces soldats. Ici, la porte entre les mondes est toujours entrouverte, et la vie s’engouffre en courants d’air. Sur ce quai surpeuplé, je suis presque arrivé. Voilà mon bout du monde, en plein cœur de la ville. J’imagine déjà sa douce solitude, ses larges perspectives. Là où tant d’autres s’évadent, mon délice est de rester. Je laisse autour de moi couler la vie, et regarde s’éloigner le train où je ne suis plus. A son bord je remarque, assis et résigné, me suivant d’un regard envieux, celui que je devrais être. Mon armure orpheline disparaît dans un wagon bondé, et ma peau nue respire par tous ses pores le musc inhumain de la ville suffocante. Je me tiens les pieds joints sur un mouchoir de poche. Je me sens libre, doucement caressé par un univers qui passe et me frôle, et me cajole enfin avec la douceur de l’indifférence. Je devrais étouffer, je me délecte et me grise à la pensée de cette infinité d’air qui s’élève au dessus de moi, cette blanche colonne où mon esprit s’étire, mon nouvel horizon qui enfin se dégage.
Ma liberté en équilibre précaire au dessus de ma tête, je marche à pas lents vers les portes du palais, comme un ivrogne heureux baignant dans une liqueur douce, devient un funambule sur un long fil d’acier. C’est le fil qui se tord pour suivre ses pas de danse. Mais l’ivrogne heureusement n’en saura jamais rien.
La porte du palais est gardée par quelques violonistes. Me cambrant, j’évite les coups d’archets. Les soldats musiciens lancent à ma poursuite des chefs d’œuvres baroques. Mes oreilles se débattent et se défont péniblement de ces chants de sirènes. Combien d’otages envoûtés, alignés en rangées pétrifiées, ne franchiront jamais les portes du palais ? En moi je chante à tue tête quelque cacophonie. Me murant dans ces dissonances, je traverse la porte, à peine écorché par les archets des violonistes. Je reprends mon souffle, ajuste au dessus de ma tête ma liberté en colonne, et pose à terre mon armure de fausses notes. Ici résonne un silence mélodieux. J’ouvre les yeux et mon regard repeint les murailles du château.
Je suis dans un asile, au cœur de ce jardin le monde des hommes a rendu les armes. Par la folie ils échappent ici au monde. La raison s’éloigne dans un métro, la morale agonise à l’entrée du palais, une corde de violon autour du cou.
Des murailles épaisses compriment l’univers. Il s’élève en vain cherchant à déborder, mais les colonnes s’étirent sans fin dans les nuages. De sombres galeries entourent le jardin d’un ruban de nuit épaisse. Elles offrent aux bagnards de longues perspectives que le jour transperce parfois. Des dagues de lumière laissent des balafres blanches le long de ce cloître. Un peu de lumière entre dans le jardin, pas un regard n’en sort. Je tournerais des heures dans ces galeries, marchant en spirale, revenant vers moi-même. J’y passe quelques nuits, seul. Derrière quelques colonnes se cachent des orateurs, on les piétinerait si l’on n’y prenait garde. De leur froide demeure ils observent la ronde que je danse chaque nuit. L’un d’eux parfois m’aborde, me saisit au poignet ou à la cheville et chante à mon oreille :
« Tu parcours la nuit les galeries glacées,
Changeant autour de toi les hommes en étrangers.
Effaces tu si vite les regards échangés ?
Les colonnes sans nom ont pourtant un passé,
Et la pierre rougit encore sous nos baisers…
Qui suis-je ?
Suis-je le corps froid d’un amant blessé ?
Vois dans mon cou les traces que tu as laissées,
Sur mon corps de marbre tes caresses ont gravé
L’inhumain matricule des amours oubliées. »
Je l’écoute sans le regarder. Quand je me retourne, il a disparu. Entre les colonnes alignées courent des bruits inquiétants.
Je m’assieds sur un banc un livre à la main. Le soleil cru blanchit les pages et les mots s’échappent vers quelque zone d’ombre. Les pages tournent, les mots s’échappent. Le livre est presque parfaitement blanc lorsque mon frère me rejoint. En silence il remplace les mots fugitifs par quelques regards bavards. Ses lèvres bougent sous l’éloquence de ses regards. Perdu encore dans l’opium cotonneux qui le fit apparaître, il me rassure :
« Ici j’ai tout rangé, nos jeux, nos peurs sont en sécurité.
Chaque chose est à sa place, tu retrouveras tout.
Ici rien n’a changé, les années entre nous
Emplissent la distance qui parfois nous sépare,
Fleurissent les silences qui grimpent aux colonnes.
Et le long de ces lierres, nous monterons ensemble
Nous nous amuserons des chapeaux que ces gens
Ont cloué sur leur tête pour garder leur esprit.
Le nôtre s’évapore et depuis notre enfance
Un été permanent distille nos raisons. »
Sa voix douce et apaisée se perd dans la végétation.
Les tilleuls sous le soleil pleurent un parfum subtil. A leurs pieds se soulève parfois une poussière rose. Elle vient poudrer leurs feuilles, donnant à leur vert foncé une solennité grave. Des roses à la beauté carnivore affûtent leurs épines. Derrières de fins grillages, elles s’esclaffent, attirant leurs victimes en lançant à leur nez de capiteux effluves.
Mon pantalon levé en haut de mes mollets, je baigne mes pieds nus dans l’eau bleutée de la fontaine. Un jet d’eau joyeux s’envoie en l’air et chante fraîchement parmi les tourbillons de poussière fauve. Je presse contre le béton graveleux du fond la peau de ma plante, et je marche vers le jet d’eau, presque paralysé par le plaisir de l’eau qui caresse mes jambes. J’envoie mes yeux en l’air avec les gerbes d’eau, et ils scintillent aussi comme les gouttes folles, avant de retomber en un fracas allègre. Sur le bord du bassin, une vieille jeune fille montée sur sa fierté se prépare à plonger. Elle défait son chignon, perdant vingt centimètres et presque autant d’années, et disparaît dans l’onde. Elle reparaît plus loin, sous une autre apparence, surmontée de quelque nénuphar.
« - C’est qu’elle n’est pas mauvaise aujourd’hui !
- Pardon ?
- La rime, jeune homme je la trouve plaisante.
- Ne vous glace-t-elle pas Madame? Vous semblez frissonner.
- Je tremble mon ami car j’ai froid pour vous. Vous attrapez la mort, méfiez vous!
- C’est que je crains madame, surtout d’attraper froid.
- Plongez donc mon ami, mieux vaut vies en grelottant que mourir au chaud. Vous verrez la rime est bonne, on s’y fait bien vite!
- Mes pieds déjà y baignent, et mon corps se glace à chaque pas.
- Vous êtes si frileux, si fragile! Petit clown en vous protégeant de la sorte vous vous condamnez. La marée monte. Plongez donc avant qu’elle vous submerge. Vous apprendrez à nager.
- J’arrive Madame, laissez moi encore un instant.
- Hâtez vous jeune homme, le soir approche, et la rime est moins clémente au crépuscule. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, n’attendez à demain… »
Et la rime submerge l’apparition.
La nuit est tombée, un air d’opéra danse entre les colonnes de la porte du fond. Je le suis quelques temps et m’abandonne à lui. Me voilà à nouveau en dehors du palais. Je sens dans mon dos le souffle chaud du cheval de la place des Victoires. Il me reconduit jusque chez moi, j’entends ses sabots sur les trottoirs parisiens. Je lui raconte ma journée, il m’abandonne au pas de ma porte, et je m’endors enfin, au bout du monde. Je suis seul, j’écrase d’un clin d’œil les anonymes qui violent mon rêve, et je peuple les rues de créatures poétiques.
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